Les Jeunes Européens France
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  • Extrême droite en Hongrie : rencontre avec les loups de l’Europe

    2 septembre, par Baptiste Cogitore , Claire Audhuy — Actualité
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    Après sa traversée de l'Ukraine, le Bulli Tour Europa s'est arrêté à Budapest pour quelques jours de reportages sur la politique hongroise. Rencontre avec la jeune garde du Jobbik, un parti d'extrême-droite dans un pays où le pouvoir connaît une dérive autoritaire et révisionniste.

    Après plusieurs déclarations chocs de la part du président hongrois Viktor Orban, notamment celle d'en finir avec la démocratie libérale (fin juillet 2014), la Hongrie attire à nouveau l'attention de l'Union européenne. Depuis plusieurs années, certains médias européens dénoncent la politique du chef du Fidesz qui multiplie ses actions anti-européennes et qui n'hésite pas à réécrire l'histoire nationale de son pays.

    La dernière action d'Orban qui a défrayé la chronique ? La construction d'une statue qu'on peut légitimement qualifier de « révisionniste » sur la place de la Liberté, dans le centre-ville Budapest. Le monument représente un aigle menaçant (l'Allemagne nazie) se ruant sur un Saint-Gabriel innocent (la nation magyar en victime offerte). Une vision pour le moins simpliste de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale durant laquelle le parti fasciste hongrois « Les Croix Fléchées » ont sévi, en déportant plus de 400 000 juifs, principalement à Auschwitz.

    Les pelleteuses ne purent pas travailler tranquillement pendant plus de quatre mois grâce à la veille des citoyens qui se relayèrent pour que ce chantier du « mémorial » ne progresse pas. La statue fut finalement installée de nuit, un dimanche, à deux heures du matin. Depuis, elle est sous bonne garde policière.

    Quelques affiches, chaussures et cailloux déposés devant la statue rappellent le dégoût d'une partie des Hongrois. À travers ces objets et slogans, ils tiennent à rappeler les massacres qu'ont réalisé les Croix Fléchés. Les premières lois antisémites hongroises furent promulguées dès les années 1920, avec des quotas imposés pour restreindre le nombre de juifs dans certaines institutions. Des mesures renforcées dans les années trente. Les Croix Fléchées était bel et bien un parti antisémite, ultracollaborateur, qui assassina massivement les juifs de Budapest à l'automne 1944.

    Orban n'en est pas à son coup d'essai en matière de révisionnisme. Alors qu'il était ministre, il créa en 2002 la « Maison de la terreur » où le même message est porté : la Hongrie n'a été qu'une pauvre victime, face aux différents agresseurs. Situé dans un immeuble qui servit tour à tour de QG aux Croix Fléchées puis à la police soviétique, le musée attire de nombreux touristes et ne présente finalement que la terreur sous le communisme. En présentant systématiquement l'image d'une Hongrie victime, Orban joue sur le ressentiment national et anti UE — une « occupation » économique, cette fois…

    « Natios mais pas chauvins »

    Si la droite d'Orban est révisionniste, elle n'est pas la seule dans le pays. Ainsi, le Jobbik (parti d'extrême-droite) a lui aussi souhaité participer au bal des statues de la place de la liberté. Depuis 2013, on peut voir un buste de Miklos Horthy sur le parvis d'une église protestante dont le pasteur et sa femme sont des soutiens convaincus aux nationalistes hongrois.

    Régent du royaume de Hongrie de 1920 à 1944, l'amiral Horthy se rangea au côté du Reich et combatit les soviétiques avant d'entamer des négociations avec les Alliés à partir de 1942. Entre mai et juillet 1944, le régime de Miklos Horthy et le mouvement pro-nazi des Croix Fléchées déportèrent plus de 400 000 juifs, principalement à Auschwitz. Sa mémoire est toujours à l'origine de polémiques en Hongrie : certains le voient comme un collaborateur, antisémite virulent. D'autres comme un protecteur des Hongrois à qui Hitler força la main.

    Officiellement, la statue n'est pas sur l'espace public, mais elle est dirigée vers la place de la Liberté. Après avoir subi des attaques à la peinture, le buste de bronze est désormais protégé par une vitre plastifiée. Pour tenter de mieux comprendre de quoi Jobbik est-il le nom, nous décidons de rencontrer un jeune Franco-Hongrois de 27 ans qui a décidé de quitter la France il y a plusieurs années. Il utilise le pseudonyme de Ferenc Almássy :

    « J'étais écoeuré par la corruption qui y régnait. Mon avenir est en Hongrie. Ici on me donne ma chance. Et puis il fait bien créer un équilibre avec tous ces jeunes Hongrois qui, à peine formés, quittent le pays pour aller travailler à l'Ouest. La Hongrie représente un réservoir de main d'oeuvre pas cher et bien formé pour Bruxelles et Paris. Les pays de l'Est sont des colonies ».

    Ferenc Almássy parle bien. Il porte fièrement une belle barbe magyar et est depuis 2013 le « conseiller en francophonie » du Jobbik, le parti d'extrême-droite hongrois. Le parti sait attirer les jeunes esprits, en organisant de temps à autre des karaokés nationalistes ou des fêtes patriotes où l'on chante les beautés de la Grande Hongrie perdue (en 1920, lors du traité du Trianon, dénoncé comme un diktat par Horthy).

    Déçu par la France, Ferenc Almássy annonce n'être loyal qu'à la Hongrie. Il espère que le parti gagnera des mairies aux prochaines élections, à l'automne 2014 :

    « Ce serait une première pour Jobbik de gagner une grande ville. On pourrait alors montrer aux Hongrois comment nous agissons quand nous sommes au pouvoir. Ce serait un excellent laboratoire avant d'autres élections plus importantes. Le Fidesz ne tiendra pas sans Orban. Nous attendons patiemment notre tour pour arriver aux commandes du système. »

    Le système ne sera plus tout à fait le même si Jobbik arrive au pouvoir. Pour le Jobbik aussi, il faut en finir avec l'UE.

    « On n'a rien à voir avec les partis d'extrême droite de l'ouest (FPÖ, FN…) car ces partis veulent changer des choses dans le système. Nous, on veut carrément changer le système. On est un îlot magyar au milieu d'une mer slave et germanique. On ne veut ni l'OTAN, ni l'UE. Quant aux Roms, fini aussi tous les avantages. Ils seront des citoyens comme les autres. »

    Bataillon de milices dans les rues… en 2011

    Rappelons simplement l'histoire du petit village de Gyöngyöspata, situé au nord est Budapest, où un maire Jobbik a été élu en 2011 (mais les résultats des élections furent controversés). Un bataillon d'une milice hongroise défila dans les rues, avec des drapeaux des Carpates — territoires perdus en 1920 — et des cartes de la grande Hongrie. La milice avait montré les dents, notamment contre les Roms, en scandant notamment : « Les Tsiganes sont des criminels ! »

    Les skinheads du Jobbik veillent à nous rappeler le visage peu fréquentable de l'extrême droite hongroise. Selon un journaliste français à Budapest, « le Jobbik se situe à un moment charnière, comme le Front national il y a trois ans : il cherche une respectabilité mais a peur de se couper de sa base dure ».

    Les belles promesses

    La jeunesse hongroise que nous avons rencontrée était lassée de toutes ces affaires politiques et des déclarations trompeuses de leurs dirigeants. Installé à Budapest depuis peu, Joël nous explique qu'ici, « les jeunes parlent de la politique en soupirant. Ils sont dépités, et il arrive qu'à 20 ans à peine, ils aient déjà cessé d'y croire ».

    Nous découvrons alors une initiative sympathique menée par des citoyens. Le « Chien à deux queues » s'est présenté lors des élections municipales de 2010. Ce vrai-faux parti politique parodie les programmes électoraux ; à sa manière, il dénonce les mensonges et la corruption de la classe politique actuelle. « Si nous sommes élus, nous remplacerons les bus par des grands huit. » « Bière gratuite pour tous. » « Vie éternelle + 20 ans (pour les éternels insatisfaits) »… Voilà avec quels slogans les leaders espèrent attirer l'attention sur leur démarche citoyenne.

    Ses fondateurs sont deux artistes hongrois désireux de remettre de l'ordre dans la vie politique magyare. Ils n'hésitent pas à faire des performances artistiques pour faire la lumière sur de sombres histoires publiques. Crée en 2006, le Chien à deux queues compte tout de même 150 000 fans Facebook. Lassés par les magouilles de tous bords, les Chiens à deux queues espèrent bien réveiller les consciences.

    Cet article est réalisé dans le cadre du partenariat entre le Bulli Tour Europa et le Taurillon : http://www.bullitour.eu/


  • Conseil européen... Où seront les armées de Poutine dans cinq ans ?

    1er septembre, par François Mennerat — Opinions
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    Comme à son habitude, le dernier Conseil européen s'est tenu à huis clos et l'on est réduit, pour imaginer ce qui s'y est passé, à prendre connaissance des articles de presse. Ceux-ci, d'ailleurs, ne font que retranscrire à leur manière les déclarations des différents chefs d'État et de gouvernement à l'issue du Conseil.

    Pour ce qu'on en sait, donc, le dernier Conseil européen peut éveiller des sentiments mitigés.

    Plusieurs informations dominent : • L'élection du nouveau président du Conseil européen (pour un mandat de deux ans et demi). • La désignation de la Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, vice-présidente de la Commission (pour un mandat de cinq ans). • L'ébauche de sanctions renforcées à l'encontre de la Russie. • L'affichage explicite de la vocation qu'ont tous les pays des Balkans à devenir à terme membres de l'Union.

    1. Compte tenu des équilibres politiques actuels parmi les chefs d'État et de gouvernements, on ne peut s'étonner que le Conseil ait élu en son sein un président issu du Parti populaire européen (PPE). Et le choix de Monsieur Tusk peut apparaître a priori comme un bon choix. Il fait toutefois peser sur la Pologne une ardente obligation : celle d'adopter l'euro, monnaie de l'Union européenne dans les plus brefs délais ; toute réticence à cet égard serait hautement préjudiciable à la crédibilité du président du Conseil européen, du Conseil lui-même, de la Pologne et de notre monnaie commune.

    2. Rien ne permet aujourd'hui de dresser un procès d'intention envers la nouvelle Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Tout au plus peut-on espérer que Madame Mogherini, en dépit des craintes et des inquiétudes exprimées ici et là, fera preuve de l'autorité nécessaire pour jouer pleinement le rôle qui lui revient en vertu des traités et qu'elle parviendra à établir enfin le Service européen d'action extérieure (SEAE) comme l'organe supranational en charge du bien commun des citoyens européens en matière de politique étrangère commune.

    3. Si l'unanimité reste à présent de mise en matière de politique étrangère commune, il plane un sérieux doute quant à la réalité d'une action solidaire envers la Russie. On ne peut que regretter de voir la Slovaquie prendre ses distances avec les mesures prises ou envisagées. Le Traité sur l'Union européenne est pourtant clair :

    Article 24 alinea 3. Les États membres appuient activement et sans réserve la politique extérieure et de sécurité de l'Union dans un esprit de loyauté et de solidarité mutuelle et respectent l'action de l'Union dans ce domaine.

    Article 29 Le Conseil adopte des décisions qui définissent la position de l'Union sur une question particulière de nature géographique ou thématique. Les États membres veillent à la conformité de leurs politiques nationales avec les positions de l'Union.

    S'il s'avère qu'un État membre pâtit plus que les autres des conséquences des mesures préconisées, il appartient aux autres États de s'attacher à ce que les préjudices soient équitablement répartis. Il demeure que dans une situation qu'il faudra bien appeler par le nom qui est déjà le sien – une guerre, fut-elle économique – « on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs ».

    4. Enfin, il demeure choquant, profondément, de voir Madame Merkel se présenter sans relâche comme la cheffe de l'Union européenne, alors même qu'elle n'est ni présidente du Conseil européen et encore moins de la Commission européenne ou Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères. On peut contester ou plutôt sans doute appuyer l'idée que tous les pays des Balkans ont vocation à devenir à terme membres de l'Union. Mais il faudrait, une fois pour toute, savoir qui, au nom de l'Union européenne, est chargé de quoi. Il est permis de penser que si l'Union disposait d'une vraie politique étrangère résultant d'une réflexion sérieuse, les propositions faites en novembre 2013 à l'Ukraine auraient été plus prudentes et plus mesurées. Nous ne trouverions pas aujourd'hui face à une situation qui amène l'Union à constater son incapacité à gérer la crise ouverte alors, particulièrement en matière militaire. « Si vis pacem, para bellum ». Face à la Russie, l'Europe est la première et peut-être la seule réellement concernée et elle en est réduite à suivre les errements de la politique états-unienne ou à protester (au nom de ses « valeurs » d'un pacifisme a priori, voire pour certains de ses États membres, de leur neutralité bien confortable.

    Attendons maintenant de connaître la composition complète de la nouvelle Commission, de voir si le Parlement l'approuve, puis d'observer comment vont s'établir les équilibres entre les institutions au cours de la nouvelle législature. Espérons que l'« intergouvernementalité » va enfin reculer et que la « supranationalité » prendra le dessus.


  • Une chanson pour tuer un géant

    31 août, par Philippe Perchoc — Actualité
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    Dans ses mémoires sur la période de la marche à l'indépendance, Sandra Kalniete donne une relecture des ambiguïtés de ce combat. Or, presque 25 ans après la Chute de l'URSS, cette période parait celle d'un monde révolu, mais qui continue de peser sur le présent.

    Si le grand fait d'armes de Sandra Kalniete aux yeux de l'Occident restera l'organisation de la chaine humaine du 23 août 1989 pour dénoncer le cinquantenaire du pacte Molotov Ribbentrop qui avait vu Staline et Hitler se partager la Pologne et les Etats baltes, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg d'une vie politique bien remplie. En effet, Sandra Kalniete avait fait vœu de ne pas s'occuper de politique, menant une carrière dans le domaine de l'art et du textile. Il faut dire que ses parents avaient été déportés en Sibérie lors de la Seconde Guerre mondiale et qu'elle y était née.

    C'est finalement la naissance du Front Populaire letton et l'engagement des artistes dans sa conception qui la plongea dans l'action politique. Si c'est son désir de rétablir sa vérité sur cette période qui la pousse à publier ce livre, elle n'en souligne pas moins un certain nombre des ambiguïtés de cette période : le rôle joué par le Parti communiste dans la création du Front Populaire, son infiltration par le KGB, les luttes de pouvoir incessantes entre différentes tendances au sein du mouvement quand il apparut que le Front prendrait le pouvoir au détriment du Parti.

    Trop peu d'acteurs politiques d'Europe centrale et orientale ont publié des mémoires en anglais ou en français, et parmi eux, on peine à en trouver qui disent leur vérité avec tant de franchise. On imagine bien que cette femme de tempérament a pu agacer ses partenaires de lutte, on comprend aussi combien cette détermination, ce combat était devenu le point focal de toute une vie. Car au-delà des faits, qui sont en partie connus des gens qui s'intéressent à la Lettonie, c'est aussi le retour sur un parcours personnel, un apprentissage de la politique dans un monde en totale transformation.

    Cette dimension est d'ailleurs centrale : apprentissage de la politique, mais aussi apprentissage d'une autre Lettonie, celle d'avant l'URSS, dont elle n'a pas de souvenir. Ainsi, elle raconte une manifestation du 3 septembre 1988 organisée par le Club de protection environnementale, un des mouvements contestataires de l'ordre soviétique. Ce soir-là, l'hymne de la Lettonie indépendante est chanté pour la première fois en public et Sandra Kalniete n'en sait pas les paroles :

    J'étais tellement honteuse mais je n'en voulais pas à mes parents. Après leur expérience en Sibérie, ils m'avaient protégé comme ils pouvaient. Je n'étais pas la seule sur la plage à ne pas savoir les paroles. D'autres fredonnaient aussi l'air. Seuls ceux dont la vie avait commencé sous l'indépendance et la première génération d'après-guerre chantaient tout haut. Comme nos mémoires étaient amputées !

    Par la suite, Kalniete raconte comment elle a pu paraître trop dure, trop manipulatrice aux yeux des autres. Elle révèle aussi, et c'est très rare dans ce genre d'ouvrages, ses découragements face aux attaques, son envie d'être estimée de ses compagnons d'armes. Et aussi, ses reniements, comme lors du premier dépôt de fleurs pour les déportés lettons aux pieds du monument national, quand elle resta silencieuse, sur le côté.

    Il fallait du courage pour mener le combat contre le régime, en gardant une valise de vêtements chauds et de nourriture en cannettes à son bureau en cas de déportation soudaine. Il en faut aussi aujourd'hui pour se présenter dans ce livre comme une femme seule, perdue parfois, vivant pour cette libération et devant apprendre à vivre avec elle, après.

    Or, Sandra Kalniete a su se réinventer après cette expérience, comme diplomate, puis comme ministre des Affaires étrangères, comme Commissaire européenne et comme députée européenne. De ce point de vue, il est intéressant de constater que plusieurs des acteurs majeurs de cette histoire, comme le Lituanien Vytautas Landsbergis ou l'Estonien Tunne Kelam, sont aussi devenus députés européens. Et ils continuent leur combat, un combat pour intégrer leurs pays dans l'Union européenne plus fermement, mais aussi une bataille pour transformer la mémoire européenne à travers des résolutions sur les crimes du communisme. Il est d'ailleurs intéressant que ce livre soit publié avec le soutien du groupe PPE (conservateur) du Parlement européen.

    Dans le cas de Sandra Kalniete, mais aussi de Vytautas Landsbergis ou de Tunne Kelam, la dimension très personnelle de l'expérience des méfaits du régime communiste joue un rôle central dans cet engagement, au-delà du simple calcul politique. C'est ce que je mets en avant dans un article envoyé récemment à une revue : fidélité nationale, certes, calcul politique, certainement, mais aussi attachement à une histoire familiale et individuelle. A travers l'épisode de l'hymne national oublié, c'est aussi toute la question de la transmission chaotique d'une tradition qui se pose, et son insertion dans les cadres européens.

    Cet article est originellement paru sur : http://eumnesia.wordpress.com/


  • Ce sont les partis, espèce d’imbécile !

    29 août, par Jo Leinen, Traduit par Barbara Ochotnicka — Opinions
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    Perspectives d'une démocratie européenne transnationale, vues par Jo Leinen, Président du Mouvement européen international.

    En préparation des élections européennes de 2014, plusieurs partis ont fait campagne sur des thèmes liés à la démocratisation plus poussée de l'Union européenne (UE). Mais comme le système politique de l'UE se conforme d'ores et déjà aux normes démocratiques comparables à celles des États membres, la manière avec laquelle il fallait procéder pour atteindre cet objectif demeurait vague. Le progrès peut et devrait toutefois être accompagnée d'une réforme des partis politiques européens.

    Sauf quelques exceptions, tout acte juridique européen doit être approuvé par le Parlement européen, organe élu au suffrage universel direct. Comme dans d'autres systèmes fédéraux, la seconde chambre, les États membres, sont eux aussi tenus de se mettre d'accord à la majorité au Conseil. Le Traité de Lisbonne a davantage lié l'organe démocratique, le Parlement européen, à l'élection du président de la Commission européenne. Mais cela ne veut en aucun cas dire que ce système ne pourrait pas être amélioré. L'abolition de ce qui reste du vote à l'unanimité au sein du Conseil ou quelques procédures législatives, où le Parlement ne joue pas de rôle ou un rôle purement consultatif en sont des exemples. Néanmoins, il existe un potentiel inexploité en ce qui concerne un véritable esprit de démocratie européenne : pour cela, les partis nationaux qui réclament plus de démocratisation de l'UE devraient mutualiser leurs efforts au niveau européen.

    Dans toute démocratie représentative, mais surtout dans les systèmes de régime parlementaire, les partis politiques jouent un rôle essentiel. En tant qu'intermédiaires entre la société civile et les institutions politiques, ils sont indispensables pour assurer la défense des intérêts de leurs électeurs. Même si ce n'est pas forcément au sens traditionnel du terme, les partis existent déjà depuis un moment au niveau européen.

    Des partis comme le PES (le Parti des Socialistes Européens depuis 1992), PPE (Parti Populaire Européen depuis 1976), ALDE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe depuis 1976), PVE (Parti vert européen depuis 2004) n'ont pas les moyens, le statut juridique ni les pouvoirs pour assumer de manière efficace le rôle classique des partis politiques, qui continue à être rempli par les partis nationaux. Il est particulièrement difficile de définir de manière efficace les programmes électoraux, mener des campagnes et tenir ainsi un débat politique qui dépasse les frontières nationales.

    Au sens stricte du terme, les partis européens n'ont jusqu'à présent été reconnu qu'à l'intérieur de l'architecture institutionnelle de l'UE et ceci grâce à l'octroi des aides conditionnelles de l'UE depuis 2004. Le fait qu'en l'absence d'un statue juridique européen pour les partis politiques, les partis devaient s'enregistrer comme organisations de la société civile nationale (la plupart en Belgique ou à Luxembourg), et qu'ils étaient traités comme telles par les autorités nationales, illustre à quel point le niveau de cette reconnaissance a été limité.

    De plus, les programmes électoraux des partis européens étaient à peine perceptibles dans les campagnes électorales puisque les sièges au Parlement européen étaient attribués uniquement en fonction des quotas nationaux. Par ailleurs, la Cour constitutionnelle fédérale d'Allemagne ne reconnaît pas l'existence des partis politiques européens en tant que véritables partis. Elle a précisé dans ses jugements (dans lesquels l'obstacle de 5% et 3% été déclaré inconstitutionnelle), qu'en 2009, plus de 160 partis ont été représentés au Parlement européen. Une fragmentation plus accentuée des partis ne représenterait alors pas une menace réelle. Le jugement faisant clairement allusion aux partis nationaux, les 13 familles politiques représentées au Parlement européen n'ont pas du tout été prises en compte dans les arrêts de la Cour. Les partis européens exercent donc seulement un rôle de coordination et coordonnent les partis membres nationaux et les membres de la famille politique au sein des gouvernements nationaux avant les réunions du Conseil par exemple.

    Les élections européennes de 2014 ont cependant apporté une nouveauté historique puisque les partis européens peuvent désormais influencer la désignation des meilleurs candidats à la présidence de la Commission européenne. Ceci a été rendu possible par les dispositions du Traité de Lisbonne, appliquées pour la première fois, selon lesquelles le Parlement européen élit le Président de la Commission.

    En effet, la nomination des « Spitzenkandidaten » et la personnalisation progressive des campagnes électorales a eu un effet positif et a contribué à stabiliser le faible taux de participation électorale. Par rapport aux élection précédentes, les médias ont commencé, grâce en partie aux débats télévisés, à dépasser les frontières nationales et ont accordé plus d'attention aux thématiques européennes. Malgré tout cela, les campagnes électorales ont tout de même continué à être menées par les partis politiques nationaux qui disposaient de ressources et structures nécessaires. Le paradoxe de cette situation est que même si les partis y présentaient des candidats aux postes les plus importants de l'UE, leurs noms et visages, tout comme les noms et les emblèmes des partis politiques, n'ont pas été assez visibles, encore moins sur les bulletins de vote. Vu que l'allemand Martin Schultz était aussi le premier candidat du parti social-démocrate allemand (SPD), il constituait une exception. Mais le parti conservateur allemand CDU mettait en avant presque exclusivement la chancelière Angela Merkel, qui ne s'était même pas présentée aux élections européennes. Le lien entre un candidat et un parti politique n'était donc pas très clair pour les électeurs.

    Seule la création d'une démocratie transnationale par le renforcement des partis politiques peut écarter cette ambiguïté. La dernière session plénière du Parlement européen avant les élections constituait un premier pas important dans ce sens. C'était une dernière occasion pour le Parlement de faire passer les lois prévues pour la période 2009-2014 : elle était chargée de dossiers importants tels que l'union bancaire. L'adoption de nouvelles règles relatives aux partis politiques européens a ainsi échappé à l'attention des médias. Néanmoins, cela constituait une petite révolution : pour la première fois dans l'histoire, on a créé un statut juridique pour les partis politiques européens. Ce statue juridique accordera automatiquement une reconnaissance juridique aux partis politiques européens lorsque ce nouveau règlement entrera en vigueur en 2017.

    En d'autres termes, tous les États membres accepteraient ainsi l'existence des partis politiques au niveau européen, ce qui servirait de base pour le futur développement de leurs campagnes et activités. Le nouveau Parlement devrait maintenant s'appuyer sur cette décision et faire avancer une nouvelle loi électorale européenne. Le Traité de Lisbonne indique clairement que les membres du Parlement européen sont les « représentants des citoyens de l'Union », et non plus « les représentants des peuples des États », comme c'était le cas dans les précédents traités. Si les membres du Parlement représentent tous les citoyens européens, comment peut t-on accepter que les sièges au sein du Parlement soient distribués uniquement en fonction des quotas entre les partis nationaux ?

    Depuis le traité de 1951, instituant la communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), le Parlement européen, encore appelé l'Assemblée parlementaire, et le Conseil ont eu pour mandat d'adopter une loi électorale européenne dans le cadre duquel le Parlement pouvait « élaborer un projet en vue d'établir les dispositions nécessaires pour permettre l'élection de ses membres au suffrage universel direct selon une procédure uniforme dans tous les États membres ».

    l'Acte électoral européen de 1976 n'a pas suffisamment mis en oeuvre ce mandat constitutionnel : il ne comprenait que quelques principes communs relatives aux dispositions nationales sur les élections européennes. C'était par exemple le principe de la représentation proportionnelle au scrutin de liste ou de vote unique transférable et l'incompatibilité entre les mandats des eurodéputés dans un Etat. Cette pratique a été légitimée à posteriori, en 1992, avec le Traité de Maastricht, qui avait modifié l'acte en question en une version plus souple et prévoyait une loi électorale basée sur des règles communes « selon une procédure uniforme dans tous les États membres ou conformément à des principes communs à tous les États membres ». Dans l'histoire de l'intégration européenne, on a tenté à de nombreuses reprises de mettre en place une procédure électorale uniforme. « L'Europe a besoin d'une procédure électorale commune accompagnée des listes transnationales définies de façon démocratique par les partis européens », mais tous les efforts ont échoué à cause de la résistance des partis et des gouvernements nationaux et parfois du Parlement lui-même. A titre d'option, le Parlement a pour la première fois proposé, en 1998, et à l'initiative de Georgios Anastassopoulos, l'un des vice-présidents, une circonscription transnationale répartie sur l'ensemble du territoire de l'Union européenne.

    Malgré le fait que seulement quelques députés seraient élus à l'aide de cette liste pan-européenne, l'idée a été particulièrement controversé. D'après la proposition, les électeurs auraient eu deux voix : une pour attribuer le quota national aux partis nationaux et l'autre pour un des partis européens, qui serait chargé de sélectionner les candidats sur les listes transnationales.

    Les partis politiques gagneraient en importance de manière significative puisqu'en présentant leurs candidats et programmes, ils auraient la possibilité de prendre une part active à la campagne électorale. Même si selon « la proposition de Anastassopoulos » seulement 10 % de députés étaient censés être élus sur la base des listes transnationales, les État membres s'y sont opposés. Une initiative similaire, proposée en 2011 par le libéral britannique Andrew Duff, qui prévoyait 25 eurodéputés supplémentaires, sélectionnés sur la base de listes transnationaux, n'a pas obtenu le soutien du Parlement européen.

    Au cours de la nouvelle période législative, le nouveau Parlement européen, ainsi que les États membres et les partis nationaux, auront l'occasion de montrer que leur promesse d'une Europe plus démocratique est plus qu'un beau discours. Il est temps que les débats politiques soient libérés de leurs chaînes nationales et diffusés au-delà des frontières nationales, ce qui est déjà le cas depuis longtemps au Parlement européen, où les eurodéputés se regroupent en fonction de leurs affinités politiques et non en délégations nationales.

    Pour atteindre ce but, l'Europe a besoin d'une procédure électorale commune, avec des listes transnationales, définies de manière démocratique par les partis européens. Ceci constituerait la dernière percée pour des campagnes électorales allant vers un espace public européen avec des personnalités et des programmes européens : un tournant décisif pour la démocratie européenne.


  • Hongrie : Viktor Orbán fait-il un pas de plus hors de l’Europe ?

    28 août, par Charles Nonne — Actualité
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    Le 26 juillet dernier, le Premier ministre hongrois fraîchement réélu a exposé son nouveau programme pour la Hongrie lors d'un discours particulièrement controversé, passé presque inaperçu dans la presse française. Ses propos sur la fondation d'un nouvel Etat « illibéral » approfondissent le malaise ressenti en Europe face au pourrissement de la situation démocratique en Hongrie. L'Union européenne ne fait pas davantage entendre sa voix qu'en 2010, lorsque le nouveau gouvernement avait adopté une nouvelle Constitution fortement contestée.

    Une nouvelle idéologie antilibérale, périlleuse pour la démocratie ?

    C'est à l'occasion d'un déplacement en Roumanie, devant un public majoritairement composé de Hongrois ethniques [1], que Monsieur Orbán a longuement détaillé ses visions sur l'avenir des valeurs politiques et économiques occidentales en ce début du XXIe siècle. Ce discours riche en analyses ne saurait être synthétisé en quelques lignes, mais quelques points intrigants peuvent cependant être relevés.

    Exposant ses vues sur la crise que connaît actuellement l'Europe, le Premier ministre dédie une partie non négligeable de son discours à une critique virulente de l'économie libérale de marché. Ainsi affirme-t-il que la crise financière globale de 2008 a montré les failles et la décadence du capitalisme moderne, modèle qu'il serait désormais indispensable de dépasser. Entre autres considérations, Viktor Orbán ponctue son discours de références élogieuses à la Russie de Vladimir Poutine, ou encore à la Chine ou la Turquie, les citant comme des exemples de « nouveaux Etats illibéraux basés sur des fondations nationales ».

    A l'appui de son constat sur la situation actuelle, M. Orbán présente alors un projet politique « novateur » consistant à créer un nouveau type d'Etat, « basé sur le travail » qui succèderait au modèle d'Etat-providence tel que l'Europe l'a connu jusqu'aujourd'hui. Dans ce nouveau modèle, la liberté serait un élément important, mais non caractéristique du nouveau modèle qu'il souhaite instaurer en Hongrie [2]. Ainsi propose-t-il de faire du pays qu'il dirige un « Etat illibéral », expression que les médias hongrois favorables au pouvoir n'ont étrangement pas citée en évoquant le discours du 26 juillet.

    Monsieur Orbán entérine-t-il ainsi le passage d'une démocratie libérale vers un Etat autocratique où l'idéologie d'un parti ultraconservateur devient une politique d'Etat ?

    De dérive en dérive, un Fidesz surpuissant bien installé à la tête du pays

    Au demeurant, bien peu d'éléments nouveaux ont été prononcés le 26 juillet par le Premier ministre, dont le discours s'inscrit dans la ligne directe d'une série de dérives entamées depuis le retour au pouvoir du parti conservateur Fidesz [3], en 2010, après huit ans dans l'opposition.

    En quatre ans d'exercice, le gouvernement Fidesz s'est illustré par un nombre croissant de mesures condamnables sur le plan des droits fondamentaux : pressions constantes sur les médias d'opposition et sur les ONG, discriminations à l'égard des Roms et des « non-chrétiens », réforme douteuse du système judiciaire hongrois… Sur le plan économique, la reprise en main des institutions politiques et démocratiques par un pouvoir partisan s'est accompagnée par un très fort nationalisme. La nationalisation brutale et quasi-totale de l'ensemble des caisses de retraite en est un exemple éclatant, alors que certains services publics comme les hôpitaux se trouvent aujourd'hui dans une situation de quasi-décadence. Les méthodes de Monsieur Orbán et du parti qu'il préside commencent à rappeler dangereusement les pratiques du pouvoir en place durant les quarante ans de communisme que le pays a connus depuis 1948.

    Le gouvernement bénéficie pour l'instant d'un soutien majoritaire des électeurs hongrois décidés à aller voter. Ces derniers demeurent très attirés par la rhétorique nationaliste anti-Bruxelles de M. Orbán, talonné sur sa droite par le parti ultranationaliste Jobbik. Encore aujourd'hui, le Fidesz dispose au Parlement de la majorité des deux tiers lui permettant de réviser très aisément la Constitution hongroise sans subir de contre-pouvoir sérieux.

    Viktor Orbán, ancien parangon de la démocratie et du libéralisme politique ?

    L'actuel Premier ministre n'a pourtant pas toujours été la caricature de despote éclairé qu'il représente aujourd'hui selon ses principaux opposants. Ancien vice-président de l'Internationale libérale pendant huit ans, il se présente encore aujourd'hui comme l'une des figures de proue du mouvement ayant conduit à l'indépendance du pays en 1989. A la tête du gouvernement entre 1998 au 2002, Viktor Orbán a assidument préparé l'entrée du pays dans l'Union européenne en adaptant la législation hongroise au droit de l'Union européenne.

    Après la défaite surprise du gouvernement en 2002 et le traumatisme conséquent au sein du parti conservateur, M. Orbán aurait juré qu'une fois revenu au pouvoir, il ne perdrait plus jamais une élection. Depuis lors, le Fidesz s'est lentement converti en un parti uniforme dévoué à son président, utilisant des méthodes et argumentaires questionnables pour parvenir à ses fins. Le résultat est sans appel : en 2014, au lendemain des élections, l'OSCE [4] estimait que le gouvernement avait largement contribué à restreindre le pluralisme politique durant la campagne électorale. L'OSCE a également dénoncé une couverture médiatique biaisée des élections et des activités de campagne faisant fi de toute séparation entre le parti politique et l'Etat.

    L'Union européenne, définitivement muette ?

    Depuis les premières dérives du gouvernement Orbán en 2010, les dirigeants de l'Union européenne ne se sont guère émus de la lente poutinisation du pays. Seule la Commission de Venise – organe consultatif du Conseil de l'Europe – et le Parlement européen ont régulièrement dénoncé les graves abus de l'Etat hongrois. Au demeurant, leurs rapports demeurent peu connus du grand public et ne connaissent qu'une résonnance très modeste. Tant en raison d'intérêts économiques que pour des motifs politiques, aucun Etat européen n'a individuellement condamné fermement l'appauvrissement de la démocratie hongroise. Le Fidesz, membre du Parti populaire européen, peut compter sur de nombreux appuis parmi ses partenaires conservateurs.

    Même à l'issue du dernier discours de M. Orbán, la Commission européenne a déclaré n'avoir aucun commentaire à faire concernant cette allocution [5].

    Les instruments ne manquent pourtant pas pour sanctionner de tels dérapages : entre autres sanctions, les chefs d'Etat peuvent ultimement ôter le droit de vote d'un Etat membre s'il existe un risque sérieux de violations des droits de l'homme et des libertés fondamentales par un Etat membre. La Commission européenne pourrait réduire une partie de quelque 21 milliards alloués à la Hongrie pour renouveler ses infrastructures pour la période 2014-2020. Certes, ces mesures pourraient alimenter le discours anti-UE de Viktor Orbán. Au final, seuls les médias occidentaux et observateurs indépendants ont cru bon d'élever la voix contre une situation face à laquelle l'Union semble impuissante.

    En l'absence d'une opposition unie et dans un climat social lourd de tensions, l'attente sera probablement longue avant que l'Union européenne ne se décide à dénoncer l'inacceptable. Le précédent hongrois va-t-il confirmer que les libertés fondamentales peuvent être violées en toute impunité au cœur même de l'Europe ?


    [1] M. Orbán s'est rendu à la XXVe Université d'été libre de Bálványos, à Băile Tuşnad – Tusnádfürdő (en Transylvanie, région roumaine majoritairement composée de Hongrois ethniques).

    [2] « We want to organize a workfare state, that [...] will undertake the odium of expressing that in character it is not of a liberal nature ».

    [3] Le gouvernement est en réalité dirigé par une coalition entre le Fidesz-Union civique hongroise (Fidesz-MPSz) et le Parti populaire démocrate-chrétien (KDNP), soutenus par des indépendants.

    [4] Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

    [5] Le Premier ministre hongrois avait pris la précaution de mentionner dans son intervention qu'il ne pensait pas que « le statut d'Etat membre de l'Union européenne empêchait [le gouvernement hongrois] de bâtir un Etat illibéral basé sur des fondations nationales ».


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