Les Jeunes Européens France
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  • Hollande, Merkel et Schulz passent à table

    12 février, par Jana Brügel — Actualités, , ,

    Sur invitation du président du Parlement européen, le président français François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel, se sont entretenus sur les dossiers européens actuels, dimanche dernier, au Pont du Corbeau, un restaurant strasbourgeois traditionnel. Compte rendu de la rencontre.

    En vue du Conseil européen qui se tiendra les 18 et 19 février à Bruxelles, les deux chefs d'Etat et de gouvernement se sont d'abord concertés sur les dossiers européens lors d'un entretien privé d'une heure et demie au siège de la préfecture de Strasbourg. A leur ordre du jour figuraient la situation actuelle préoccupante en Syrie et la crise des réfugiés, le « Brexit » et la montée des partis anti-européens et d'extrême droite en Europe.

    Crise des réfugiés : la pression monte

    N'ayant pas souhaité faire de déclaration, on a appris par les médias que les deux dirigeants se seraient mis d'accord sur les moyens de résorber les flux de réfugiés. Ainsi la France et l'Allemagne souhaiteraient faire de la mise en œuvre du plan d'action européen une « priorité ». Il prévoit notamment une aide communautaire à la Grèce et l'Italie pour la contrôle de leurs frontières, des « hotspots » pour l'enregistrement et l'accueil des réfugiés, l'accélération des procédures d'expulsion des migrants irréguliers en faisant avancer les accords de réadmission et les négociations concernant de tels accords, et la lutte contre les passeurs.

    De plus, il prévoit une aide à la Turquie pour soutenir ses efforts dans la retenue d'une plus grande partie des réfugiés sur son territoire pour les empêcher d'emprunter le chemin vers l'Union européenne. Dans cette perspective la chancelière allemande s'est rendu le lendemain en Turquie pour élaborer les détails du soutien européen.

    Ces efforts interviennent à un moment où la politique migratoire gouvernementale en Allemagne montre ses limites, le gouvernement est plus que jamais partagé sur la ligne à emprunter et l'opinion public plus défiante qu'auparavant.

    Le Brexit sur la table

    De plus, l'Allemagne et la France se sont également entretenues sur la question du Brexit. Le premier pré-accord, une ébauche de compromis négocié entre le Premier ministre britannique, David Cameron, et le président du Conseil européen, Donald Tusk, doit être validé par les gouvernements européens lors du sommet du 18 et 19 février prochain. Ce pré-accord prévoit notamment une exception à l'engagement d'une intégration constamment plus poussée, la possibilité pour 16 des 28 parlements nationaux de contester un projet de législation qu'ils estimeraient contraires au principe de subsidiarité, ainsi que un « mécanisme de sauvegarde » qui permettrait à tout Etat membre de suspendre les allocations aux Européens expatriés résidants sur leur territoire pour une durée de 4 ans dans le cas où les services publics subiraient une pression exceptionnelle du fait de leur présence en trop grand nombre.

    Ces consultations tripartites, entre le président français, la chancelière allemande et le président du Parlement européen, s'inscrivent dans une volonté accrue de trouver des solutions européennes communes et crédibles à proposer à leurs partenaires. En témoigne, le premier entrevu informel sur le même format qui avait eu lieu il y a un an dans un autre restaurant strasbourgeois.


  • L’européisme de Dacian Cioloș, Premier ministre roumain

    11 février, par Maria Popczyk — Actualités, , ,

    En janvier, le Premier Ministre roumain Dacian Cioloș a rencontré les étudiants de Sciences Po venus de Dijon pour parler des bienfaits de l'intégration européenne. Ancien commissaire européen et chef du gouvernement depuis novembre 2015, Dacian Cioloș a insisté sur la nécessité d'un dialogue international, mais aussi intercitoyen.

    « L'Europe, c'est abattre des murs et construire des ponts »

    « L'Europe, c'est abattre des murs et construire des ponts. » Ainsi Dacian Cioloș a-t-il commencé son intervention. Son pays, la Roumanie, a voulu rejoindre l'Union européenne attirée par des valeurs comme la paix, la prospérité, la liberté et la démocratie. Avant 2007, le pays a dû suivre un long « processus de maturation » ; en effet, l'adhésion à l'Union a été l'un des prétextes pour une transformation économique et sociale.

    Grâce aux changements nécessaires à l'adhésion, dont répondre aux critères de Copenhague, et à l'adhésion elle-même, l'économie roumaine s'est relancée, et a atteint un taux de croissance de 3 à 4% par an. Nouvelles infrastructures, services publics rénovés ont fait leur apparition. La transition politique roumaine est passée par l'émergence de nouveaux partis, des privatisations et la construction progressive d'un Etat de droit. Actuellement, deux millions de Roumains travaillent dans d'autres Etats membres de l'Union européenne.

    Les bienfaits de l'intégration européenne sont ressentis par une grande partie des Roumains : 60% d'entre eux se disent favorables à l'Union européenne. Cette réussite est sans doute due à la façon dont le pays s'est transformé – contrairement à d'autres pays membres d'Europe centrale et orientale, la Roumanie a mené des réformes très lentes, mais plus profondes.

    La perception de l'Union en évolution

    Avant d'exposer son propre point de vue au sujet de la forme qu'elle devrait prendre, Dacian Cioloș a d'abord fait un bref récapitulatif des différentes manières dont l'Union européenne était perçue par ses membres.

    Les leaders des années 1990 étaient de véritables visionnaires : il fallait construire une Europe fondée sur l'histoire et la culture communes, s'unir car le conflit n'a pas permis de résoudre les problèmes. Selon le Premier ministre roumain, la crise de 2008 était le moment où les institutions de l'Union auraient dû finaliser le processus d'assimilation des 12 nouveaux membres, afin d'éviter la frustration de certains pays qui lui reprochent aujourd'hui d'être trop administrative et procédurale, mais pas suffisamment politique.

    « L'Union européenne doit descendre de Bruxelles vers les Etats membres »

    « L'Union européenne doit descendre de Bruxelles vers les Etats membres. » C'est de cette manière que Dacian Cioloș résume la nécessité de retrouver le dialogue entre les peuples. Pour guérir l'Union bureaucratique et lui assurer une plus grande lisibilité, il faudrait un leadership européen. De plus, si communication il y a, « nous nous comprenons mieux et pouvons trouver l'essence de l'Union européenne : un projet de vie ensemble ».

    Rester dans l'Union ou s'isoler ?

    En ce qui concerne l'appartenance ou non à l'Union européenne, sujet actuellement en vogue, Dacian Cioloș propose simplement de s'imaginer le scénario jusqu'au bout : s'il n'y avait pas d'union, il y aurait certes moins d'obligations, cependant il faudrait aussi accepter de vivre sans voyager librement par exemple.

    Crise des réfugiés : que dire de la solidarité ?

    L'invité de Sciences Po Paris répond à cette question par une nuance : on ne peut pas dire que les Etats membres de l'Union européenne qui refusent d'accueillir les immigrés manquent de solidarité. Les comportements vis-à-vis de cette crise montrent simplement que le processus d'intégration n'est pas allé jusqu'au bout. La crainte des pays d'Europe centrale et orientale vient du fait qu'ils n'ont pas eu, contrairement à la zone méditerranéenne de l'Union, l'occasion d'être en contact avec ces populations. Il leur manque donc une ouverture culturelle. Mais pas seulement : la migration territoriale étant assez limitée en Europe centrale et orientale, il manque une ouverture administrative – que l'Europe occidentale a déjà.

    Enfin, l'accusation de manque de solidarité est critiquable, car les décisions concernant la politique d'accueil des réfugiés ont été imposées aux membres orientaux de l'Union : il ne s'agit pas du fruit d'un compromis.

    Ainsi les tensions proviennent d'une diversité culturelle, du manque d'une administration capable de maîtriser l'accueil de nouvelles populations et du fait que les choses n'ont pas été suffisamment discutées. Le dialogue est donc nécessaire : « Ce problème doit être géré au niveau européen, mais chacun doit avoir l'impression d'avoir été entendu ».

    Le projet européen doit-il aboutir à une fédération ?

    Le Premier ministre roumain considère que la forme de l'Union européenne ne doit pas être un point de départ mais le fruit d'un processus : on ne peut donc pas décider dès maintenant à quoi devrait ressembler l'Europe. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas assez d'Europe, de projets collectifs des Etats. L'Europe a actuellement besoin d'un projet de société duquel pourra ensuite découler un modèle politique. Il est vrai que cela se complique à 28 – qui dit plus forte diversité, dit gouvernance plus complexe, mais « la beauté de ce projet consiste à trouver des solutions pour vivre ensemble ».

    Un gouvernement technocrate en Roumanie, jeune démocratie ?

    Le gouvernement de Dacian Cioloș a effectivement été formé dans l'urgence, à la suite d'un scandale à dimension nationale. Le Premier ministre précédent, Victor Ponta, avait démissionné après une série de manifestations dénonçant la corruption, manifestations qui ont réagi à l'incendie meurtrier d'une discothèque, dont le propriétaire s'arrangeait avec l'administration sur les normes de sécurité de l'établissement. Le gouvernement a perdu la confiance de la population. L'actuel Premier ministre n'est plus issu de la majorité parlementaire, il a été désigné par le président Klaus Iohannis. Cela peut sembler à première vue peu démocratique.

    Cependant, le Premier ministre roumain parle d'une « solution transitoire » : il est à la tête d'un gouvernement transpartisan pour renouer le dialogue avec la population ; il faut passer par cette étape en attendant l'émanation d'une nouvelle classe politique et un regain de confiance dans les partis.

    Trouver un « modus vivendi »

    A la question « l'Europe par les Etats membres ou par les institutions européennes ? », Dacian Cioloș répond « L'Europe, c'est les Etats membres » - pour transformer une Union très administrative en union des pays membres, il faut dépasser la volonté de défendre sa spécificité contre les autres. Quant à l'euroscepticisme croissant, le Premier ministre roumain invite à dépasser les limites de notre imagination par le dialogue entre Européens pour y répondre.


  • Le « paquet sur la sécurité énergétique » : une effective Union de l’Energie ?

    10 février, par Sarah Bonnefoix — Environnement & Energie, , ,

    La Commission entend bel et bien faire de 2016 l'année de l' « Union de l'énergie ». C'est dans cette perspective qu'est rendu public, aujourd'hui, le premier « paquet sur la sécurité énergétique », texte d'envergure qui cherche à favoriser les mécanismes de solidarité énergétique au niveau européen. La Commission en a prévu pas moins de trois, qui seront présentés successivement au cours de l'année. Le premier, dont l'examen intervient cette semaine, devra être soumis à l'approbation des Etats-membres avant d'entrer vigueur.

    Au cœur de ce présent « paquet pour la sécurité énergétique » se trouvent ainsi des propositions innovantes, établissant les bases d'une Union de l'Energie, et réinventant des mécanismes de solidarité entre les Etats-membres.

    Une nouvelle géographie de l'énergie : régionalisation et interdépendance

    Régionalisation et interdépendance, tels sont les jalons qui définiraient le périmètre d'une Union européenne de l'Energie. Le présent texte divise ainsi l'Union en neuf régions [1], regroupant les Etats-membres en fonction de leurs affinités énergétiques, c'est-à-dire du degré de complémentarité de leurs ressources et de leur capacité à les mobiliser conjointement. Ainsi par exemple, le Royaume-Uni et l'Irlande constituent une même région. L'idée est la suivante : en cas de pénurie, chaque région se doit de subvenir aux besoins de ses membres. Il est donc théoriquement question de favoriser le dialogue énergétique entre les partenaires.

    En pratique, la mise en œuvre d'une telle disposition s'avère délicate, dans la mesure où il s'agit d'ouvrir les marchés énergétiques nationaux à d'autres Etats. Ainsi par exemple, la France est particulièrement réticente à ouvrir son marché de l'énergie, dominé en grande part par le nucléaire. Ce découpage de l'Union en fonction des capacités énergétiques n‘est toutefois qu'une première étape au service d'un objectif plus large affiché par la Commission : mettre en place une tarification commune de l'énergie.

    Le GNL : la mécanique des fluides au cœur de l'armature énergétique européenne

    Par ailleurs, la régionalisation énergétique n‘est pas le seul moyen évoqué par le présent texte. Cette inédite proposition législative entend également inciter les Etats-membres à recourir au Gaz Naturel Liquéfié (GNL), mystérieux terme opératoire convoqué à dessein par la Commission et amené à jouer un rôle central dans l'industrie de l'énergie au niveau mondial.

    Dans la lexicologie scientifique, le GNL signifie « Gaz Naturel Liquéfié ». Gaz naturel refroidi prenant la forme d'un liquide clair, il dispose de nombreuses propriétés qui en font un élément à part au sein de la cosmogonie énergétique aujourd'hui. D'abord, il est facilement transportable : son caractère liquéfié, transparent et inodore le rend deux fois plus léger que l'eau. Ensuite, son état condensé facilite son stockage - un avantage à l'heure où ce dernier est une denrée rare. Enfin, le GNL, bien qu'il reste un carburant fossile, est significativement moins polluant que le pétrole ou le charbon. Autrement dit, il représente un réel atout dans le monde contemporain, où stocker et transporter de l'énergie est particulièrement onéreux et délicat - entraînant par voix de conséquences des mécanismes de dépendances énergétiques.

    Le GNL pourrait ainsi conjuguer deux vertus essentielles et complémentaires pour tout projet d'Union européenne de l'énergie : la solidarité et l'indépendance énergétique.

    Aujourd'hui, uniquement 20% des infrastructures destinées à l'exploitation du GNL en Europe (réseaux de gazoducs, usines de traitement, puits producteurs, etc.) sont utilisées. Il s'agit donc là d'une ressource largement exploitable en Europe, mais peu considérée jusqu'à présent. Un recours au GNL permettrait en outre d'assurer une indépendance énergétique au regard de fournisseurs peu fiables, à l'instar de la Russie. Rappelons ainsi qu'à deux reprises, en 2006 et 2009, l'entreprise Gazprom, dont l'Etat russe est actionnaire majoritaire (50% + 1 des parts), a su profité de sa situation de monopole de fournisseur de gaz pour cesser d'alimenter une partie de l'Est de l'Union européenne, dont l'Ukraine. Les contentieux énergétiques, comme ferment de crise politique, étant une conversion facile à opérer, il apparaît donc certain qu'un approvisionnement énergétique sécurisé est un élément cardinal pour le maintien d'un environnement stable.

    Les données physiques du GNL sont donc d'autant plus essentielles qu'elles s'articulent pleinement autour des problématiques européennes en matière d'énergie.

    La COP 21 mise à l'épreuve

    Si, avec le GNL, la mécanique des fluides semble s'inviter au cœur du projet européen, un bémol toutefois, et de taille, mérite d'être soulevé. Si usage repose sur un juste calcul scientifique, il n'en est pas de même au niveau politique. La COP 21 avait en effet fait voir la nécessité de réduire la production de gaz à effet de serre, comme chacun sait. Or, le GNL est, rappelons-le, un combustible fossile, a priori qui ne va pas dans le sens de l'accord de Paris.

    Un plus grand droit de regard pour la Commission

    C'est sans doute là l'un des points les plus épineux de la proposition. Le texte donnerait ainsi à la Commission la possibilité de valider les accords intergouvernementaux ayant trait à l'énergie et aux contrats commerciaux passés entre un pays membre et un Etat tiers. En pratique, la Commission jugerait de la conformité ou non des accords commerciaux et énergétiques bilatéraux avec les textes de loi et objectifs déjà affichés par cette dernière en matière environnementale. Ainsi par exemple, des contrats tels que le Nord Stream 2, contrat de construction reliant la Russie et l'Allemagne via la mer Baltique, sera passé au peigne fin. Une telle disposition, louable dans son ambition, récoltera donc certainement avec beaucoup de difficulté l'assentiment des Etats-membres, attachés à leur prérogative régalienne en terme de commerce extérieur.

    Solidarité et indépendance semblent donc les deux termes de l'équation, difficile à résoudre. Toutefois, ce premier volet du « Paquet sur la Sécurité Energétique » semble s'acheminer vers sa laborieuse, mais nécessaire, résolution. Le projet d'une Europe de l'Energie doit plus que jamais permettre de réincarner le rêve européen.


    [1] EurActiv.


  • L’Europe n’a pas besoin de politique migratoire commune

    9 février, par Ferghane Azihari — Opinions, , ,

    Les difficultés européennes en matière de gestion de l'immigration ne proviennent pas d'un manque de politique commune. Elles proviennent au contraire des mesures discriminatoires qui ont cherché à entraver les flux de personnes et leur inclusion locale. Elle est également le résultat de multiples atteintes aux droits de propriété des uns et des autres. C'est au contraire en remettant les frontières à leur juste place et en respectant les droits individuels de chacun qu'il sera possible d'aboutir à une gestion à la fois juste et efficace des flux de personnes.

    « Personne ne s'informait de ma nationalité, de ma religion, de mon origine, et - ce qui peut paraître fantastique dans notre monde d'empreintes digitales, de visas et de rapports de police - j'avais voyagé sans passeport. Il y avait là du travail qui attendait son homme, et cela seul était décisif. Le contrat était conclu en une minute, dans ces temps de liberté devenus légendaires. Sans intervention gênante de l'Etat, sans formalités et sans trade unions. »

    Stephan Zweig, Le Monde d'hier

    Du rôle essentiel et limité de la frontière

    Les frontières ont deux principales fonctions. Le paradoxe tient à ce que ces fonctions sont mutuellement exclusives. La première est salutaire. Elle limite la surface des juridictions et donc l'étendu du pouvoir souverain. Cette fragmentation politique induit une concurrence juridique indispensable à la préservation des libertés individuelles sans lesquelles la prospérité est inatteignable. La concurrence juridictionnelle incite les souverains à prendre soin de leurs sujets sans quoi ces derniers sont susceptibles d'allouer leurs industries et leurs capitaux ailleurs. Certains chercheurs estiment même que c'est la fragmentation politique de l'Europe qui a permis l'essor du Vieux continent là où le parachèvement des processus de centralisation des États-nations au XIXe et XXe siècle auraient amorcé son déclin (Rosenberg et Birdzell, 1986). Les deux guerres mondiales attestent en effet des conséquences délétères du centralisme sur les fondements d'une société libre, prospère et civilisée.

    Toujours est-il qu'à l'heure où l'oppression étatique peut prendre des formes d'une brutalité inimaginable à l'extérieur du continent européen, la concurrence juridictionnelle est l'un des rares instruments efficaces qui subsistent pour réguler les ardeurs gouvernementales. À l'opposé de cette conception ouverte des frontières existe une conception restrictive. Elle conçoit la frontière comme un moyen d'ériger des barrières à la circulation des biens, des personnes et des capitaux. Là où la première conception consiste à mettre les souverains en concurrence en les soumettant à une certaine pression sociale, la seconde essaie justement d'entraver cette concurrence pour désinhiber le pouvoir de nuisance des États. Ce n'est en effet pas un hasard si les régimes autoritaires ont toujours été historiquement les régimes les plus fermés. Ainsi donc, pour jouer son rôle émancipateur et pour favoriser le progrès, la frontière doit demeurer ouverte sans quoi elle n'est qu'un instrument de spoliation au même titre que toute forme de protectionnisme. Et comme toute forme de protectionnisme, elle prive les individus de bénéfices significatifs.

    Les bénéfices d'une immigration libre

    Les économistes s'accordent généralement à dire que le libre-échange et la libre-circulation des personnes sont les meilleurs programmes de lutte contre la pauvreté et des inégalités à l'échelle mondiale. Selon les économistes de la banque mondiale Martin Rama et Raquel Artecona, un individu originaire d'un pays du Sud qui migre vers un pays du Nord peut gagner jusqu'à 9 fois plus pour une même tâche. En 2005, un rapport de l'OCDE démontrait que si ses membres acceptaient une augmentation de leur population active de 3% par l'immigration, les gains pour les pays pauvres seraient supérieurs à la somme de toutes les aides publiques au développement réunies. L'immigration libre est en effet un puissant facteur de solidarité dans la mesure où les diasporas qui réussissent dans les pays riches aident leur pays d'origine sans passer par des intermédiaires administratifs corrompus comme c'est le cas de l'aide publique. Mais l'immigration libre n'est pas seulement bénéfique pour les individus issus des pays pauvres. Elle l'est également pour les populations issues des pays riches.

    Certaines études estiment en effet qu'une abolition des barrières gouvernementales à l'échelle internationale pourraient doubler le PIB mondial. Dans les pays riches, l'immigration libre aurait des effets comparables au libre-échange. Par le jeu des avantages comparatifs, elle optimiserait la division du travail et donc la productivité de chacun. L'impact sur la production globale de richesses ne pourrait être que positif. Les gains de productivité qui résulteraient de la libre-circulation des personnes augmenteraient le pouvoir d'achat des populations. Ceci étant dit, il faut admettre que l'immigration ne se suffit pas à elle-même pour être fructueuse pour tous. Son impact global dépend également des politiques économiques nationales. Plus précisément, le succès de l'immigration dépend de la capacité des décideurs politiques à lever les multiples obstacles à une saine inclusion des étrangers à l'échelle des marchés nationaux.

    Les entraves à l'immigration libre

    Les incertitudes qui pèsent sur le succès de l'immigration proviennent essentiellement des barrières gouvernementales qui entravent l'inclusion des étrangers en empêchant les immigrés de subvenir librement à leurs besoins. On peut citer les barrières classiques érigées en amont comme les visas qui restreignent la liberté de circulation des personnes étrangères, lesquels sont directement responsables des noyades. Beaucoup imputent les catastrophes migratoires actuelles à l'absence de politique européenne. Cette révision révèle hélas une certaine ignorance des politiques européennes. Le célèbre statisticien Hans Rosling l'explique très bien dans cette vidéo. Solliciter un passeur coûte deux à trois fois plus cher qu'acheter un billet auprès d'une compagnie régulière de transport. Si les immigrés se noient en dépit du fait qu'ils ont les moyens d'acheter un billet d'avion, ce n'est que parce qu'ils sont contraints par les politiques européennes à emprunter d'autres voies plus dangereuses. Dans le cas qui nous préoccupe, c'est la directive 2001/51/CE qui punit et dissuade les compagnies de vendre des billets aux individus à qui la bureaucratie attribue arbitrairement le titre de « clandestin ». C'est donc les violations à la liberté de commerce qui est source de catastrophes humanitaires. Loin de requérir l'accroissement des pouvoirs de l'Union européenne, la crise nécessite au contraire une déréglementation de l'accès au continent. La meilleure politique migratoire consiste donc à ne pas en avoir.

    Mais il faut également souligner l'existence de multiples barrières plus subtiles qui existent en aval comme le régime des autorisations de travail. En portant atteinte à la liberté de commerce et d'industrie des personnes étrangères, il empêche le migrant en quête d'emploi de s'inclure confortablement dans la société. Il soumet l'entrepreneur qui souhaite embaucher un travailleur étranger à une pression bureaucratique intenable et inégalitaire comparativement à l'embauche d'un travailleur local. Une autre forme de barrière réside dans l'existence des professions réglementées. Ainsi de nombreux métiers sont inaccessibles à ceux qui n'ont pas le bon passeport. D'autres ne sont accessibles que lorsque l'on possède un diplôme spécifiquement national ou européen. Une dernière autre forme de discrimination réside dans les politiques de contrôle des prix. Ainsi le salaire minimum est un moyen de discriminer les travailleurs étrangers peu qualifiés. Les débats internes à l'Europe sur les travailleurs détachés en sont la preuve puisque les cotisations sociales – qui ne sont que du salaire minimum indirect – ont été élevées pour décourager l'utilisation, en Europe occidentale, de travailleurs d'Europe centrale et orientale. Quand on sait que les Européens de l'Est détachés à l'Ouest peuvent gagner jusqu'à trois fois plus pour une même tâche que dans leur pays d'origine, on peut légitimement douter de la bonne foi du discours sur un salaire minimum prétendument établi pour protéger les plus faibles. Or ce système subtile de discrimination à l'égard des « étrangers communautaires » agit de la même manière à l'égard des non-communautaires. Il est évidemment impossible de dresser toutes les barrières administratives que peuvent subir de potentiels entrepreneurs et travailleurs étrangers. Il faut simplement mentionner que ces barrières nuisent tant aux étrangers qu'aux natifs dans la mesure où les seconds sont privés de producteurs potentiellement intéressants pour satisfaire leurs besoins dans divers aspects de la vie sociale. La discrimination légale nuit toujours au bien-être des populations dans leur ensemble.

    Décentraliser la gestion des flux migratoires

    Lorsqu'on parle d'ouvrir les frontières étatiques, on déchaîne généralement plusieurs fantasmes. Le premier s'inquiète de la probabilité d'une vague migratoire de sorte que l'espace public serait saturé. Le second estime que le multiculturalisme qui résulterait de la libre-circulation des personnes déboucherait sur une société conflictuelle. On peut émettre quelques doutes à ces arguments. Le premier a été utilisé à maintes reprises en Europe. On a en effet souvent entendu dire que Schengen ainsi que la libre-circulation des travailleurs allaient vider l'Europe de l'Est et saturer l'Europe de l'Ouest. Force est de constater que cette prédiction ne s'est pas réalisée. Le second argument repose sur cette vieille fiction nationaliste qui cherche à nier le caractère individuel et subjectif de l'appartenance sociale. Le culte de la suprématie de l'identité nationale est à ce titre parfaitement idiot. Cela ne revient pas à nier le fait que des individus puissent se trouver des points communs. Mais la hiérarchisation des préférences relationnelles et des appartenances sociales est une entreprise individuelle et subjective qui implique de nombreux critères indépendants de cette fiction creuse qu'est l'État-nation.

    Mais concédons la pertinence de ces préoccupations pour les besoins de l'argumentation. Chacune des inquiétudes mentionnées peut être traduite en des termes économiques. Il s'agit de faire en sorte que l'allocation des ressources humaines à l'échelle internationale s'effectue de manière optimale, c'est-à-dire en respectant la diversité des aspirations individuelles tout en veillant à un équilibre satisfaisant entre l'offre et la demande d'accueil. Or le fait est qu'aucune autorité centrale ne peut correctement cerner ces paramètres. Pour reprendre les termes de Friedrich Hayek, cet équilibre repose en effet sur la coordination de connaissances totalement dispersées dans la société. C'est pourquoi comme toute forme de planification, la gestion de l'immigration par l'État est vouée à l'échec. Elle ne peut se solder que par la destruction de richesses et de vies humaines et par l'absence d'harmonie entre les individus. La solution à ce problème d'allocation des ressources est la mise en place de mécanismes de marché dans la gestion de l'espace et des flux de personnes. Le marché est en effet l'institution la plus qualifiée pour coordonner ces informations dispersées en vue de tendre vers cet équilibre. Dans le cas qui nous intéresse, il s'agirait concrètement de privatiser entièrement l'espace public en rendant les populations propriétaires des rues, des villes et de toutes les infrastructures.

    La gestion des flux de personnes serait décentralisée et individualisée. Elle impliquerait de multiples propriétaires qui auraient le choix de contracter avec qui ils veulent ; de louer ou de vendre leurs biens immobiliers à qui ils veulent ; de se coaliser en constituant des copropriétés pour gérer leur espace ou de rester dans l'autarcie ; d'opter pour un accès ouvert ou restreint à leur(s) bien(s) immobilier(s) ; d'en faire payer l'entrée ou d'opter pour un modèle gratuit ; de laisser circuler qui ils veulent selon les critères qui leur seraient propres plutôt que de voir leurs relations individuelles dictées par la xénophobie d'État qui se décline pudiquement sous le vocable de « politique migratoire ». Dans un régime de marché, la nationalité aurait très peu de sens car sa fonction discriminatoire serait neutralisée. N'importe qui serait libre de se mouvoir n'importe où pour peu qu'un propriétaire consent à l'accueillir selon des modalités privées et indépendantes des injonctions d'une classe politique nationale ou européenne qui, disons-le clairement, n'a ni la capacité, ni la légitimité à gérer les déplacements de populations et à planifier nos relations individuelles.


  • Carton rouge à Jean-Luc Mélenchon pour son « plan B »

    8 février, par Robin Alves — Opinions, , , ,

    A l'occasion du sommet pour un Plan B en Europe, Jean-Luc Mélenchon dévoile une « Union européenne hostile à la démocratie et à la justice sociale », s'en tenant à la souveraineté nationale et à la sortie de l'euro. En réponse, Emmanuelle Cosse affirme une « Europe démocratique, écologique et solidaire » dans le journal Libération. Vision belliqueuse, la manœuvre de Jean-Luc Mélenchon est dangereuse et remet en question la démocratie européenne.

    Jean-Luc Mélenchon, un plan B en faveur de l'Europe des Etats-nations

    Si dans son plaidoyer, Jean-Luc Mélenchon a raison de dénoncer le manque de débat sur l'Europe et les difficultés liées au système financier, il a tort d'affirmer que « démocratie et souveraineté populaire n'existe que dans le cadre national », négligeant toute souveraineté européenne, mais aussi municipale ou régionale.

    S'il considère l'année 2017 comme charnière pour l'Europe en raison des élections présidentielles en France et législatives en Allemagne, il remet le destin de l'Europe dans la volonté des chefs d'Etats européens, chefs d'Etats-nations. Sans négliger leur apport dans le cadre du Conseil européen, l'Europe reste toutefois co-régie par d'autres institutions comme le Parlement européen ou la Commission européenne.

    D'autre part, Jean-Luc Mélenchon évoque que le problème et la solution reposent sur les traités constitutifs de l'Union européenne : « je n'accepte pas les traités ». Trop rigide, trop bureaucratique et à l'encontre du peuple. Ainsi, il appelle au « rapport de force entre les nations » pour les changer. Autrement dit, la France doit défendre ses intérêts et s'affranchir de ceux d'autrui.

    Enfin, il prétend que les créations européennes comme Airbus ou Arianespace en dehors de l'Union sont d'uniques réussites de « l'Europe » et s'oppose à l'euro, monnaie d'aliénation du peuple, au pouvoir de la finance. Dangereusement, il s'accorde avec les souverainistes sur la déconstruction de l'idéal européen. En ajoutant, « nous n'avons plus aucune illusion sur l'Union européenne », Jean-Luc Mélenchon se veut fataliste et sans ressource politique.

    Il évoque à propos des partis français et principalement d'Europe Ecologie Les Verts (EELV), « tous sont d'accord pour les traités budgétaires européens, tous pétaradent d'allégresse à l'idée d'approfondir ce processus magique ». Ces paroles ont heurté la secrétaire nationale du parti, Emmanuelle Cosse.

    Pour une Europe démocratique, progressiste et sociale

    Selon Emmanuelle Cosse, Jean-Luc Mélenchon fait un « procès à l'Union européenne ». Fustigeant l'attitude binaire du président du Front de Gauche, elle préconise sa voie « entre les politiques libérales et les rapports de force entre nations ».

    En accord sur les difficultés économiques et sur le manque d'entente dans la crise des réfugiés, les divergences liées aux politiques climatiques ou la lutte contre le terrorisme, Emmanuelle Cosse est en revanche opposée sur la cause de ces phénomènes. Si pour Jean-Luc Mélenchon, l'Union européenne bloque les nations d'une souveraineté populaire, Emmanuelle Causse affirme que le problème de l'Union réside dans ces résistances nationales qui empêchent la souveraineté européenne. C'est une Europe minée par les égoïsmes nationaux, conservatrice à l'image des pays qui la composent, qu'il faut renforcer politiquement.

    Elle ajoute que sur la crise des réfugiés, l'Europe doit-être davantage progressiste pour accueillir et partager sa culture plutôt que pour ériger des murs aux frontières. Mais la Commission bute sur la volonté égoïste des Etats-nations. Or, il n'y a pas de solution nationale à une question aussi transnationale que la gestion des grands flux migratoires. Sur la question climatique, ces mêmes Etats favorisent leur fleuron automobile en passant des contrats et n'hésitant pas à polluer. Le scandale Volkswagen en est la preuve.

    Dès lors, comment imaginer les Etats plus efficaces isolés ? Il faut plutôt assumer un transfert de souveraineté accru et un meilleur contrôle de la responsabilité étatique. Emmanuelle Cosse propose ainsi un nouveau traité européen plus solidaire et progressiste et un vote à la majorité qualifié plus accru sur des questions sensibles.

    L'Europe : une confrontation d'idées, mais non une lutte entre nations

    Parler d'Europe est rare. Et quand le sujet est abordé, c'est davantage pour promouvoir la souveraineté nationale que la souveraineté européenne. C'est un discours qui fait le jeu des extrêmes, du repli sur soi et de la peur de l'autre. Jean-Luc Mélenchon l'assume en évoque qu'il est hors de question « d'accepter le statut de colonie du gouvernement allemand ». Sa position belliqueuse est sans équivoque « le plan B c'est ou vous cédez ou on vous tue ».

    Mais Jean-Luc Mélenchon se trompe. Ce n'est tant pas une lutte entre Etats-nations qu'un combat idéologique qui doit s'opérer. L'Europe doit évoluer, franchir des petits pas. Il faut confronter les modèle politique et sociaux-économiques et remettre l'Europe sur la défense des intérêts nationaux.

    Mais la France, unique par son organisation territoriale et sa culture jacobine a des difficultés à trouver sa place. Le régionalisme ou l'européisme n'ont pas été une menace, ni même une source de préoccupation dans un tel Etat unitaire, sûr de son centralisme et tellement différent de tous ses voisins frontaliers. Si la France a réussi la nationalisation de son territoire, elle doit encore réussir son européanisation.

    Emmanuelle Cosse porte une voix salutaire dans un espace public où parler d'Europe est source de toutes les controverses.



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