Les Jeunes Européens France
Accueil > L’association > Le Taurillon, magazine eurocitoyen
  • L’abandon du taux plancher suisse envers l’euro

    29 janvier, par André S. Berne — Économie & Société, , ,

    Avec la suppression du taux plancher envers l'euro, la Banque Nationale Suisse (BNS) a changé sa politique monétaire de façon tout à fait inattendue. Cette mesure s'explique par la disparité croissante entre les grands blocs monétaires.

    Jeudi 15 janvier 2015 en matinée, l'information de la Banque Nationale Suisse (BNS) annonçant l'abolition du taux plancher de 1,20 franc pour 1 euro avec effet immédiat et la suppression d'achats de devises afin de faire prévaloir ce taux fixe a provoqué un coup d'éclat au sein du secteur financier mondial.

    L'introduction de ce taux plancher eut lieu en septembre 2011 dans une période d'extrême surévaluation du franc suisse et de très forte incertitude sur les marchés financiers. A la suite de la crise de l'euro à partir de février 2010, les marchés financiers ont investi dans le franc suisse qui devint fortement surévalué. En quelques mois seulement, le taux de change euro au franc suisse tomba de 1,47 franc suisse pour 1 euro à un taux proche de la parité déclenchant ainsi de conséquences problématiques pour l'industrie suisse fortement dépendante de ses exportations en Europe et pour le secteur touristique helvétique.

    En septembre 2011, la BNS annonça alors un taux plancher de 1,20 franc suisse pour 1 euro afin de garantir une stabilité des prix en Suisse, ce qu'elle a par la suite sans cesse réaffirmé. La BNS s'accrocha désespérément à ce taux fixe et travestit le franc suisse en un quasi-euro, car chaque mesure de politique monétaire de la Banque Centrale Européenne (BCE) à Francfort se voyait accompagnée d'une action homologue de la BNS en Suisse. En intervenant à plusieurs reprises sur le marché des devises, la banque centrale suisse s'est donc soustraite à l'économie du libre-marché.

    En conséquence, les stocks de devises de la BNS ont enflé à plus de 525 milliards de franc suisse triplant ainsi son total de bilan par rapport à 2008. Mais c'est surtout à la lumière des changements fondamentaux dans la politique monétaire internationale que le taux plancher de la BNS s'est vu exposer à une forte pression comme le décrit bien l'économiste Peter A. Fischer dans la NZZ le lendemain de cette surprenante annonce. Pendant la crise financière qui ravagea dans les deux blocs monétaires principaux, c'est-à-dire la zone euro et celle de l'US-dollar, les banques centrales réciproques s'étaient focalisées sur une politique de crise visant à sauvegarder leurs systèmes financiers paralysés par l'effondrement en les approvisionnant de liquidités.

    Par contre, ces derniers mois, une tension croissante s'est manifestée entre Francfort et Washington. Alors qu'aux Etats-Unis l'économie s'est rétablie, la banque centrale, la Réserve Fédérale américaine (Fed), met peu à peu un terme sa politique monétaire non-conventionnelle et expansive, renforçant ainsi le dollar, tandis que la zone euro combat toujours ses difficultés structurelles. La BCE a par ailleurs déjà annoncé qu'elle utiliserait tous les moyens disponibles afin d'équiper les marchés avec de l'argent bon marché et qu'elle planifie même à grande échelle d'acheter des emprunts d'Etats ce qui affaiblirait encore davantage l'euro.

    En conséquence de ce déséquilibre de conjoncture et de politique monétaire, l'euro s'est affaibli envers le dollar entrainant avec lui, dû au taux plancher, aussi le franc suisse alors que la bonne situation conjoncturelle en Suisse ne justifiait pas ce développement. La décision d'abandonner le taux plancher signifie alors en premier lieu que la BNS ne souhaite pas transformer le franc suisse en petit frère de l'euro mais qu'elle souhaite retourner à une politique monétaire autonome avec des taux de change flottants.

    Cette disparité pourrait s'accroitre en raison de la nouvelle mesure de la BCE, annoncée le 22 janvier, celle du Quantitative Easing (QE, ou « assouplissement quantitatif ») qui est un plan de rachat massif de dette publique. Par cette intervention, la BCE rachète pour la première fois des obligations directement émises par les États de la zone euro. Comme il ne s'agit que de chiffres comptables, cela revient à créer de l'argent sans faire tourner la planche à billet. La conclusion de l'avocat général à la Cour de Justice de l'Union européenne, Cruz Villalón, du 14 janvier 2015 selon laquelle le programme des « opérations monétaires sur titres » de la BCE est en principe compatible avec le TFUE était donc probablement la goutte qui a fait déborder le vase, car la BNS, alarmée, n'a pas été en mesure de retenir la pression qui pèse sur le franc suisse dans l'optique de l'acquisition sur les marchés primaires et secondaires de titres de dette publique émis par les États de la zone euro par la BCE.

    Le lendemain de la publication de la conclusion, la BNS a définitivement capitulé devant les mesures prévisibles de la BCE et devant les marchés des devises. Les réactions étaient fortes : en quelques minutes le taux de change de franc suisse tomba de 1,20 à 0,86 euro avant de se sauver à la parité où il demeure toujours. L'indice directeur suisse, le Swiss Market Index (SMI), est tombé de 14% dans le même laps de temps.

    Même si une suppression du taux plancher de la BNS avait déjà fait l'objet de suppositions durant les derniers mois, la radicalité de son abandon a surpris les observateurs qui en majorité s'attendaient à un retrait échelonné. A l'égard des représentants des médias, le président de la BNS Jordan souligne que la mesure en cause aurait seulement pu être mise à son terme de manière surprenante, car toute autre méthode aurait été une invitation à des opérations d'initiés ou encore à augmenter la pression sur la BNS.

    Afin de minimiser l'attractivité du franc suisse, la BNS a également augmenté ses taux d‘intérêts négatifs de 0,5% à 0,75% ce qui résulte d'une perte pour toute personne qui stockerait des francs suisses. À terme moyen, le franc suisse ne devrait donc pas se renforcer de manière générale d'après certains experts, mais plutôt dans son rapport à l'euro. Du point de vue de la politique monétaire, cela signifierait que les prix d'importations en Suisse se réduiraient, mais que les exportations helvétiques deviendraient plus chères, ce qui frapperait l'économie exportatrice et aurait éventuellement des effets négatifs sur la croissance économique nationale. D'après des calculs de la fédération des entreprises suisse Économie suisse, un taux de 1,15 semblerait encore être supportable. En revanche, si le taux se maintient à sa parité actuelle, différents secteurs économiques en Suisse pourraient se voir confrontés à des pertes ou des précarités d'emplois ainsi que des investissements réduits.

    Par contre, pour Heinz Karrer, président d'Économie suisse, tous les secteurs exportateurs seront plus ou moins touchés. Une augmentation subite des coûts de 15% à 20% porterait atteinte à chaque entreprise, surtout dans les activités à faible rentabilité et pour des entreprises suisses en concurrence directe avec leurs homologues de la zone euro.

    La politique suisse doit dorénavant renforcer le site économique suisse envers la concurrence européenne en assurant de manière plus poussée les accords bilatéraux avec l'Union européenne. L'année 2015 s'annonce donc riche en ce qui concerne les relations économiques et politiques entre les deux partis.


  • Vers un « Patriot Act » à l’européenne ?

    28 janvier, par Myriam Allain — Actualité, , ,

    L'Europe, aujourd'hui confrontée à une menace réelle, complexe et diffuse se trouve une nouvelle fois contrainte à une nécessaire démonstration de sa capacité à s'entendre, parler et agir d'une seule et même voix sur la scène internationale. Réunis, lundi 19 janvier, les ministres des Affaires étrangères européens ont entamé les prémices d'un long processus de coopération européenne, au-delà même des frontières.

    « La seule voie qui offre quelque espoir d'un avenir meilleur pour toute l'humanité est-celle de la coopération et du partenariat » disait Kofi Annan lors d'un discours prononcé à l'Assemblée générale de l'ONU au lendemain des attentats ayant frappé la nation américaine.

    Ce lundi 19 janvier, quelques jours après les attentats de Paris, les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne, se sont rencontrés à Bruxelles, afin d'entamer un processus de négociations et d'accords sur une réponse cohérente à donner à cette menace effective et collective, mais surtout, forts de renforcer leur coopération en matière de sécurité intérieure.

    Un nécessaire recul : Eviter une réaction immédiate, empreinte de colère et de vengeance

    Alors que Robert Badinter, qualifie « d'extraordinaire » la manifestation de dimanche dernier, empreinte d'un « climat unanime », il rappelle la nécessité d'améliorer le travail en amont, le désarmement avant le passage à l'action, tout en évitant de se laisser aller à des « réformes de papiers ». Participant de cet amoncellement législatif dont nos codes juridiques n'ont guère besoin, elles ne constitueront que de vaines tentatives rassurantes pour les populations, sans grande efficacité.

    Lorsque certains évoquent l'idée d'un Patriot Act européen, il n'en faut néanmoins pas oublier le bilan de ces mesures invasives, attentatoires aux libertés fondamentales sur le sol américain, engagé dans une « guerre globale » contre le terrorisme, selon l'ancien président américain George W. Bush. Mesures certes considérées comme nécessaires et efficaces selon le département américain de la Justice, elles n'ont été que des réponses immédiates, montrant leurs limites à maintes reprises par le non-respect des principes fondamentaux, de la démocratie et de l'État de droit.

    En outre, même dicté par des considérations sécuritaires, un tel Patriot Act européen contreviendrait à l'article 8 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme consacrant le droit à la vie privée, maintes fois réaffirmé et défendu. Un Patriot Act ne pourrait être envisagé qu'en reconsidérant les traités dont celui de Schengen. L'Union européenne est-elle alors prête à sacrifier une partie de ses principes fondamentaux au profit de sa sécurité ? En tout état de cause, tel n'a pas été l'ordre du jour des ministres européens, qui ont choisi d'organiser leur réflexion autour de plusieurs axes.

    Les mesures prises pour renforcer la collaboration européenne

    Face à une menace plus complexe et plus diffuse qu'au lendemain du 11 septembre 2001, désormais fort différente de l'organisation structurée d'Al Qaida, collaboration et coopération sont de mise. A la suite des balbutiements face à la situation ukrainienne au début de l'année 2014, l'Union se doit d'être d'autant plus unie, forte et d'adopter une politique extérieure concordante et coordonnée. Il en va là non plus uniquement de sa crédibilité, mais bien de sa sécurité intérieure et de sa capacité à parler et agir de concert. En outre, elle ne peut plus ignorer ses voisins à l'Est et au Sud, et se doit d'adopter une position à la fois cohérente et renforcer sa cohésion.

    La lutte contre le terrorisme, une priorité européenne

    Les ministres des Affaires étrangères ont mis un point d'honneur à ériger la lutte contre le terrorisme en priorité. Rappelons que le dossier sécuritaire européen n'est pas nouveau et a fait l'objet de maintes évolutions, notamment au lendemain des attentats des années 2000. Il s'agit notamment de l'adoption en 2002 d'une définition commune des infractions terroristes, mais également des bases posées pour l'instauration d'une stratégie commune de lutte contre le terrorisme en 2004, de l'adoption progressive du passeport biométrique et enfin du renforcement des pouvoirs d'Europol, pour n'en citer que quelques unes.

    Lundi, les pays ont notamment décidé de renforcer leur coopération à différentes échelles, lutter en amont contre le trafic d'armes et faire appel de la décision de la Cour de Justice de l'Union européenne de retirer le Hamas de la liste noire européenne pour vice de procédure.

    Une plus grande coopération en matière de renseignement

    Alors qu'aujourd'hui près de 80% des renseignements au niveau européen sont apportés par six pays, comment envisager un véritable espace commun, si les Etats se cantonnent à conserver leurs propres renseignements en matière de sécurité ? Comment aller vers une plus grande intégration européenne, si l'Union n'a pas les outils à sa disposition pour concrétiser ses politiques de sécurité commune ? On ne peut alors que saluer la volonté des ministres d'aller au-delà des simples coopérations bilatérales qui existent notamment entre la France et la Belgique, et de renforcer la circulation de l'information, corollaire de la liberté de circulation au sein de l'espace Schengen. Néanmoins, la Haute Représentante de l'Union européenne, Federica Mogherini, a rejeté l'idée d'un service européen de renseignements.

    La question du PNR (Passenger Name Record), permettant l'échange de données personnelles des passagers en Europe, rejeté en 2013 par le Parlement européen, a été remis sur la table. Alors qu'un fichier européen (Système d'Information Schengen) permet d'enregistrer les personnes ayant fait l'objet d'un refus d'entrée dans l'espace Schengen en raison de condamnations, de menace à l'ordre public ou de suspicions, faisant l'objet d'un contrôle stricte par la Cour de Justice, le PNR permettrait d'aller plus loin dans la sauvegarde et l'échange de données. Il reste néanmoins à apprécier de sa mise en pratique, dans le respect des principes fondamentaux consacrés par l'Union européenne.

    Une nécessaire coopération au-delà des frontières européennes

    Tout en réaffirmant la défense de ses valeurs fondamentales que sont la liberté d'expression, qualifiée de « non négociable » par le président français François Hollande, et la liberté de conscience, les ministres européens ont abordé la stratégie internationale de l'Union. « Les attaques terroristes ciblent surtout les musulmans dans le monde, il nous faut donc une alliance, un dialogue pour faire face ensemble », a insisté Federica Mogherini, à la tête de la diplomatie européenne, mettant en exergue deux axes importants de la politique extérieure de l'Union européenne : la coopération avec les pays musulmans comme l'Egypte et le Maroc, principales cibles des attaques terroristes, et la poursuite des interventions sur place, afin de démanteler à leur base, les réseaux terroristes, qui attirent de nombreux jeunes d'Europe, d'Afrique ou du Moyen Orient. Il a également été question d'une coopération avec les pays dits de « transit » comme la Turquie ou avec de grands partenaires comme les Etats-Unis.

    Le processus ne fait véritablement que débuter. Et si l'Union s'intéressait également à bloquer le financement des cellules terroristes externes, en s'attaquant à la question du chemin des trafics de drogue ? Mine d'or pour ces divers réseaux, l'Occident contribue à déstabiliser de nombreux pays déjà fragilisés, et enrichit ainsi de nombreux réseaux terroristes. Ainsi 60% du PIB de l'Afghanistan procède du cannabis et de l'opium. Les ministres pourraient envisager la construction d'une réponse pénale européenne adaptée.

    Alors, allons-nous vers un « Patriot Act » à l'européenne ?

    S'il s'agit de définir un tel acte comme la possibilité pour des agences de renseignements d'outrepasser les libertés individuelles au profit d'une meilleure sécurité, ces termes de « Patriot Act européen » ne seraient qu'oxymore. Néanmoins, s'il s'agit de l'interpréter comme simple européanisation d'un dispositif de sécurité général, de collaboration renforcée, et de coopération entre les Etats membres tant entre eux, qu'avec des pays tiers. Nul doute que l'Union n'a d'autre intérêt que de poursuivre un tel processus, qui ne contribue qu'à renforcer sa cohésion et sa crédibilité au niveau international.


  • Grèce : trop d’Europe ou pas assez ?

    27 janvier, par Jean-Marie Cavada — Opinions, ,

    L'Europe vient de recevoir un avertissement sans frais : la victoire du parti d'extrême gauche Syriza aux élections législatives grecques. La question n'est plus d'écouter les lamentations que ce parti a fait couler dans les milieux européens, pas plus que de prendre au pied de la lettre l'émotion réjouie des autres partis d'une gauche radicale en Europe. Le peuple grec a parlé, que peut-il se passer maintenant ?

    Il faut rappeler quelques vérités pour raisonner sur l'avenir. Ce n'est pas l'Europe, ni même la Troïka, qui a jeté la Grèce dans le désordre économique. C'est la Grèce elle-même, dont les finances publiques étaient catastrophiques, le système de perception des impôts hypothétique, et les privilèges des grandes familles politiques comme de l'Eglise arrogants. Mais tout le monde - FMI compris - a fini par admettre que l'aide internationale pilotée par la Troïka étranglait la population plutôt que de remettre le pays en capacité de rembourser ses dettes. En somme, un désordre extrême du système public grec a conduit à un remède extrême des financiers internationaux, qui ont fabriqué une protestation politique extrême.

    Où sont les menaces ? D'abord, c'est la Grèce elle-même qui n'a pas intérêt à sortir de l'Europe, ni non plus de l'euro. Si elle le faisait, les marchés européens deviendraient plus chers pour elle,et ses capacités d'emprunt ruineuses pour Athènes. Mais l'Europe non plus n'a pas intérêt à voir s'éloigner la Grèce ou à la laisser sortir de l'euro : des pays comme l'Allemagne ou la France ont prêté, et il serait bon de les rembourser un jour. Que des moratoires ou des échelonnements fassent partie d'une négociation n'est un péril mortel pour personne, et les argentiers savent faire depuis la fin de la 2e guerre mondiale : ils en ont vu d'autres.

    Mais il y a deux grandes questions à résoudre : si Tsipras échoue, les nationalistes grecs d'extrême droite, fascisants et détestables pour beaucoup d'entre eux, sont au coin du bois. Et en Espagne comme ailleurs, le nouveau Premier ministre apparaît comme le héros qui a forcé les institutions européennes à écouter toute une partie des peuples, ce qui est d'ailleurs déjà un peu le cas : la déception serait alors si cruelle que l'extrême droite saurait en profiter.

    Mais les observateurs raisonnables, ceux qui pensent que dans la mondialisation les petits pays seront suivistes et non plus leaders, pensent une nouvelle fois que cette crise ne vient pas d'un excès d'Europe, mais de son insuffisance. Plus d'intégration dans les secteurs régaliens qui suppose une solidarité européenne aurait permis de soutenir, en même temps que les prêts financiers, l'instauration d'une croissance sérieuse en Grèce. Ce qui leur eût permis de se libérer progressivement de leur endettement, sans que le prix fût payé par des suicides, la misère dans des familles, des coupes drastiques dans les systèmes sociaux et les niveaux salariaux.

    J'espère que ce coup de clairon servira de leçon à l'Union, et permettra à la Commission Juncker et au Parlement d'agir avec la hauteur d'une autorité régalienne.


  • Mariya Gabriel : « Le groupe des Etats d´Afrique, des Caraïbes et du Pacifique est un partenaire important pour l’Union européenne »

    27 janvier, par Andy Ramorasata — Actualité, , ,

    A la suite de l'Assemblée parlementaire paritaire entre l'Union européenne et les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), qui s'est déroulée à Strasbourg le mois dernier, Mariya Gabriel, vice-présidente du PPE et membre de la délégation à l'Assemblée parlementaire paritaire UE-ACP, revient sur les différents enjeux inhérents au partenariat entre les pays de l'Union et les pays ACP.

    Le Taurillon : Comment pouvez-vous définir plus précisément le groupe des pays ACP et sa relation avec l'Union européenne, qui reste assez méconnu des citoyens européens ?

    Mariya Gabriel : Le groupe des Etats d´Afrique, des Caraïbes et du Pacifique est un partenaire important pour l'Union européenne. Il correspond à une organisation instituée grâce à l´Accord de Georgetown en 1975. Dès la première année de la création du groupe ACP, une forte coopération avec l'Union européenne a été instaurée, via la première Convention de Lomé. Cette convention a été ensuite révisée environ tous les cinq ans, avant d'aboutir à l'Accord de Cotonou, signé le 23 juin 2000. Cet accord, également révisé à deux reprises, régit nos relations actuelles. Aujourd'hui, il lie 78 Etats ACP et 28 Etats de l'Union européenne, faisant ainsi de ce partenariat une force certaine dans le contexte international.

    La relation UE-ACP se traduit par des institutions communes, comme le Conseil des ministres, le Comité des ambassadeurs et l'Assemblée parlementaire paritaire (APP). L'APP, composée de 78 députés européens et d'un représentant de chacun des 78 Etats du groupe ACP, est une institution unique en son genre. En effet, elle est la seule assemblée internationale, où des parlementaires se réunissent régulièrement, en l'occurrence deux fois par an, afin de promouvoir et de discuter des questions relatives à l'interdépendance Nord-Sud.

    Il est aussi déterminant de rappeler que cette coopération UE-ACP n'est pas figée et s'adapte en fonction des circonstances et des enjeux liés aux deux parties, ce qui explique les nombreuses révisions qui ont eu lieu depuis le début de la coopération. Le cadre du traité de Lisbonne, qui consacre notamment la solidarité et l'aide au développement des pays du Sud comme un signe d'identité de l'Union européenne, doit également nous permettre de renforcer nos relations et de faire en sorte que les défis et enjeux de notre partenariat soient mieux mis en valeur.

    Le Taurillon : Justement, quels sont les grands enjeux du partenariat entre l'Union européenne et les pays ACP ?

    Mariya Gabriel : Les grands enjeux du partenariat entre l'Union européenne et les Etats ACP sont multiples. La résolution de l'APP sur les conséquences du traité de Lisbonne sur le partenariat ACP-UE rappelle que ce partenariat est fondé sur un panel complet de domaines capitaux, incluant le développement, la prévention des conflits, la sécurité, la stabilité et la défense des droits de l'Homme. Ces grands défis représentent de véritables défis communs aux deux parties. C'est ensemble que nous pourrons répondre, par exemple, aux problématiques actuelles liées à la migration, aux questions humanitaires et aux droits de l'Homme, quand plus de 3000 migrants sont morts en 2014 en tentant de rejoindre l'Europe par la Méditerranée et quand le trafic d'être humain prolifère à la périphérie de cette région. La radicalisation religieuse et les questions sécuritaires en découlant constituent également des enjeux contemporains que les Etats ACP et de l'Union européenne doivent traiter conjointement dans les plus brefs délais.

    Concernant les enjeux à venir, j'en distingue quatre essentiels :

    • Tout d'abord, l'adoption d'un nouveau programme de développement pour l'après-2015, succédant aux Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). L'Union européenne et les Etats ACP ont agi conjointement pour tenter d'atteindre les OMD et doivent continuer dans cette logique.

    • Puis, la finalisation de la programmation du 11e Fonds européen de développement (FED), qui subventionne des projets visant à promouvoir le développement économique, culturel et social des Etats ACP. Le Parlement européen a notamment permis que les projets relatifs à l'agriculture soient considérés comme une priorité.

    • Ensuite, la poursuite des pourparlers par rapport aux Accords de partenariat économique (APE), accords devant permettre l'avènement d'un environnement économique propice au développement durable. Des avancées ont pu être observées cette année, mais bon nombre d'Etats ACP restent réticents quant à leur signature.

    • Enfin, la réflexion sur les relations UE-ACP à l'horizon 2020, c'est-à-dire à l'expiration de l'Accord de Cotonou. Ensemble, il nous faut déterminer dans quelles mesures nous souhaitons que notre partenariat évolue, pour répondre aux défis d'un contexte international fortement changé depuis la signature de l'Accord de Cotonou.

    Dans la conjoncture actuelle, nous pouvons observer que la transformation économique dans les Etats ACP est à l'œuvre. Afin de poursuivre dans cette voie, je suis persuadée que les efforts doivent être conduits avant tout de l'intérieur. Cependant, la complexité des conditions de certains Etats ACP témoigne de l'importance fondamentale de notre partenariat, comme le montre par exemple la situation des pays touchés par le virus Ebola.

    Le Taurillon : En tant qu'eurodéputée bulgare, comment voyez-vous votre rôle par rapport aux pays ACP et dans l'Assemblée parlementaire paritaire UE-ACP ?

    Mariya Gabriel : L'influence que doivent acquérir les nouveaux Etats membres de l'Union européenne sur les politiques externes, et notamment sur les relations UE-ACP, représente un véritable défi. En effet, je pense que nous abordons cette relation UE-ACP avec un esprit nouveau, une volonté nouvelle, pleinement fondée sur une vision d'égalité des partenaires, de réciprocité, de confiance. C'est pour cette raison que je plaide pour un changement d'approche de l'Union européenne quant à sa politique extérieure et pour une plus grande inclusion des nouveaux Etats membres dans sa mise en œuvre. A ce titre, la nomination de Neven Mimica, en tant que Commissaire à la coopération internationale et au développement, est un signal positif.

    Ainsi, les eurodéputés des nouveaux Etats membres doivent trouver entièrement leur place dans le partenariat UE-ACP, notamment au sein de l'Assemblée Parlementaire paritaire UE-ACP, et peuvent constituer un atout de poids pour l'Union dans le cadre des négociations avec les Etats ACP. En cas de discussions un peu tendues, les Etats ACP ont moins tendance à dénoncer la sauvegarde d'intérêts lointains ou à revenir à des histoires relatives aux relations qu'ils ont eues avec les Etats membres plus anciens, problématiques qui ne permettent pas d'avoir une discussion apaisée sur les sujets cruciaux actuels du partenariat.

    Pour ma part, j'estime le partenariat UE-ACP et les sessions de l'Assemblée parlementaire paritaire UE-ACP comme des éléments primordiaux de la politique externe de l'Union car nous avons une multitude d'enjeux en commun. Lors des sessions de l'APP, beaucoup de sujets importants sont débattus et amènent des discussions particulièrement intéressantes comme sur les droits de l'Homme, les libertés civiles, le développement rural ou encore l'égalité des genres. J'en profite d'ailleurs pour rappeler que l'APP a grandement contribué au renforcement de la question de la valorisation du rôle de la femme dans le processus de développement au sein du partenariat UE-ACP.

    Le Taurillon : Selon vous, pourquoi les citoyens européens devraient plus s'intéresser aux débats qui sont tenus entre les deux parties ?

    Mariya Gabriel : Je vais partir d'un exemple simple et exposer l'ordre du jour de la dernière Assemblée parlementaire paritaire qui a eu lieu à Strasbourg du 1er au 3 décembre 2014. Nous avons parlé de sujets tels que l'épidémie Ebola, la stratégie de développement du secteur privé, l'expansion du terrorisme en Afrique ou encore du lien entre migrations et développement. Ces sujets sont aussi importants pour les Etats ACP que pour nous, car ils peuvent avoir des répercussions certaines sur nos propres politiques. Leur sécurité, leur bien-être sont plus que jamais liés avec les nôtres. C'est dans ce contexte qu'il est déterminant que l'Union européenne soit unie dans les discussions avec les Etats ACP. L'exemple de la question liée aux migrations est probant. Si nous souhaitons avoir une réponse globale à cette problématique, nous ne pouvons aborder seuls ces questions, sans une coopération forte et efficace avec nos partenaires.

    Mais il est important de rappeler qu'environ 80% des citoyens européens soutiennent la politique de l'Union européenne en matière de développement et de solidarité internationale, ce qui constitue une bonne base afin que les échanges entre l'Union et les Etats ACP soient mieux mis en valeur. Dans le cadre de l'Année européenne du développement en 2015, la première année européenne à être consacrée aux politiques externes de l'Union, nous devons permettre aux citoyens européens de mieux comprendre notre politique de développement et à cette occasion, insister, communiquer sur les partenariats, qui sont utiles à la fois pour les problématiques extérieures et intérieures à l'Union.

    Avec les Etats ACP, nous avons une histoire commune et nous avons également un futur commun. C'est un partenaire que nous ne devons non seulement pas négliger, mais penser comme l'une de nos relations privilégiées. Et ceci sera aussi rendu possible par un plus grand intérêt des citoyens européens envers ces relations.


  • Victoire de Syriza en Grèce : un changement historique pour l’Union européenne ?

    26 janvier, par Jérôme Quéré — Actualité, ,

    Le parti de gauche radicale Syriza a remporté les élections législatives hier en Grèce. Cette victoire est historique et aura des conséquences sur l'Union européenne. Toutefois, celles-ci ne seront peut-être pas aussi importantes qu'attendues.

    Ce matin, les derniers résultats des élections législatives grecques créditaient le parti de gauche radicale Syriza de 36,3% des voix. Soit 149 sièges, deux de moins que la majorité absolue. Le parti d'Alexis Tsipras n'aura aucun mal à convaincre les quelques députés nécessaires pour obtenir le nombre de sièges nécessaires. Il devance largement la « Nouvelle Démocratie » du Premier ministre sortant, Antonis Samaras, qui recueille 27,8% des voix (76 sièges).

    Le parti anti-austérité souhaite inverser la tendance et redonner confiance aux Grecs. Espérons qu'il en sera de même pour les marchés financiers, très capricieux malgré les nombreux efforts de cette population qui s'est pliée aux réformes austéritaires mises en place par le précédent gouvernement. Celles-ci n'ont pas réussi à faire leur preuve et le pays croule encore sous les dettes.

    Les vaines menaces des voisins européens

    Le peuple grec n'a donc pas tenu compte des déclarations de la chancelière allemande, Angela Merkel, sonnant comme une menace. Selon le magazine allemand Der Spiegel, la dame de fer allemande aurait affirmé, début janvier, qu'elle était prête à laisser la Grèce sortir de la zone euro en cas de victoire de la gauche radicale. Ils ne se sont pas non plus laissés influencer par les propos du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, qui s'était dit en faveur de « visages familiers » ou du Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, confronté pour sa part à la montée du parti de gauche radicale Podemos. Ces propos ont peut-être même favorisé la victoire de Syriza.

    La Grèce sera-t-elle poussée hors de la zone euro ? Non. Alexis Tsipras l'avait annoncé avant les élections, il est hors de question pour son parti d'abandonner la monnaie unique européenne. Il ne remet pas non plus en cause l'appartenance de son pays au projet européen. Hier soir, il a même affirmé que « le nouveau gouvernement évitera la confrontation destructrice avec ses partenaires » européens.

    Le vent serait-il en train de tourner en Europe ? Malgré les déclarations peu respectueuses de la démocratie grecque des voisins européens, les positions politiques semblent se détourner du chemin aride de la rigueur pour lui préférer les terrains plus verdoyants de la flexibilité et de la politique de relance. Une politique européenne plus accommodante ?

    La Commission européenne a affirmé vouloir se montrer plus flexible envers les pays ne respectant pas les sacro-saint 3% de déficit autorisés, comme cela est prévu dans les traités, au grand plaisir de la France et de l'Italie. Le plan d'investissement Juncker de 315 milliards d'euros, même s'il est souvent jugé insuffisant, montre qu'une politique de relance peu accompagner une meilleure gestion des deniers publics.

    Dernière annonce en date, l'assouplissement quantitatif, ou quantitative easing, annoncé par le président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi. Cette dernière carte abattue par l'institution de Francfort lui permettra de racheter des titres de dette des pays de la zone euro jusqu'à 60 milliards d'euros par mois pendant au moins dix-huit mois. Même Angela Merkel n'a pas pu s'opposer à ce programme qui, selon elle, risque de dévier les pays des réformes nécessaires.

    Merkel a favorisé Syriza malgré elle

    La chancelière allemande, en position de force depuis le début de la crise, est donc de plus en plus mise en difficulté dans sa volonté d'imposer la rigueur budgétaire au sein de l'Union européenne. Ce changement est perceptible, mais vient de loin. La cheffe de gouvernement allemand a su montrer sa poigne lors de négociations avec ses voisins. Opposée à apporter une aide financière à la Grèce au début de la crise, elle n'a fait que l'aggraver. Pliant finalement, elle a réussi à obtenir des contreparties en renforçant le droit de regard de la Commission européenne sur les budgets nationaux, afin de s'assurer qu'elle ne signait pas un chèque en blanc.

    Si l'Union européenne a avancé au gré de la crise, ce n'est que suite à des négociations tardives et non transparentes entre chefs d'Etat et de gouvernement. Cette méthode s'est montrée insuffisante face à la crise. Les meilleurs payeurs, l'Allemagne à leur tête, ont vu leur importance décupler pendant que les autres étaient contraints par les plans de rigueur. L'échec de ces plans a poussé les Grecs à choisir un parti de gauche radicale pour montrer leur opposition à l'austérité. Mais les récents sondages montrent qu'ils ne souhaitent pas tourner le dos à l'Union, ni à l'euro. Ils veulent rester en son sein, mais veulent la voir évoluer, pour qu'elle soit plus à l'écoute des peuples et moins à celle des marchés financiers.

    Des attentes trop élevée des électeurs grecs ?

    La victoire d'un parti de gauche radicale dans un pays membre de la zone euro ne remet pas celle-ci ou l'Union européenne en cause, contrairement à ce qu'aimerait nous faire croire Marine Le Pen, qui s'est récemment prononcée en faveur de cette victoire, dévoilant l'inconsistance de sa vision politique. Cette victoire et la volonté des Grecs de rester dans le projet européen montrent qu'ils espèrent une autre Europe, plus solidaire. Les récentes mesures de la Commission européenne et de la BCE semblent aller en ce sens.

    Toutefois, l'arrivée d'Alexis Tsipras au Conseil européen ne permettra pas ce virage européen. Il reste le seul dirigeant européen à s'opposer aussi fermement à l'austérité. Le Conseil européen n'est certainement pas l'institution vers laquelle se tourner pour obtenir ce changement. Les radicaux de gauche en Grèce devraient profiter de ce moment d'allégresse, car les négociations à venir seront rudes, malgré la récente flexibilité de la Commission européenne.

    La victoire du parti de gauche radicale en Grèce permet de rabattre quelque peu les cartes en Europe. Le jeu commence à tourner en faveur des défenseurs de la relance, mais la première partie était dominée, de loin, par les partisans de la rigueur budgétaire, Angela Merkel en tête. Si la prochaine manche se profile compliquée pour le nouvel entrant, le bluff allemand n'a pas fonctionné et le jeu se déroule désormais carte sur table.



Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Espace privé | Site réalisé avec Spip