Les Jeunes Européens France
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  • Une Commission politique ou technocratique ? Il faut choisir !

    21 octobre, par Hadrien Bajolle, pour les JE - Sciences Po, — Actualité,

    Alors que la Commission européenne sera approuvée par le Parlement européen le mercredi 22 octobre, et qu'elle entrera en fonction le 1er novembre, une multitude de questions nous taraude. Dans quelle voie la Commission va-t-elle s'engager ? Restera-t-elle un groupe d'experts neutres au service de l'intérêt général européen ou va-t-elle évoluer vers un exécutif plus politique et responsable devant le Parlement ? Après la récente nomination du collège des commissaires, et les auditions de ces derniers au Parlement européen, la question reste entière.

    Quelques remarques sur le processus des nominations des commissaires

    Alors que le processus de nomination des commissaires s'achève, un retour critique sur les évolutions en cours s'impose. La question de savoir s'il est préférable pour le fonctionnement de l'Union de conserver à la Commission un caractère technique ou de la politiser afin de combler son défit démocratique allégué demeure une question ouverte. Le fait est cependant qu'en se présentant à la tête de la Commission comme leader du Parti Populaire Européen, Jean-Claude Juncker s'est engagé résolument dans la seconde voie. Les négociations et les tractations au sein de la coalition parlementaire pour les postes de commissaires témoignent également de ce bouillonnement politique, qui balaie un peu plus l'idée d'une Commission strictement technocratique. Si la solution choisie est de rapprocher l'exécutif européen du modèle démocratique politisé, pourquoi donc la procédure de nomination conserve-t-elle toutes ses étranges spécificités ?

    La difficile question des nationalités

    Première remarque, si l'on désire faire de la Commission un organe politique, l'importance que revêt encore actuellement la nationalité des commissaires pose véritablement problème. Dans le système actuel, chaque Etat nomme « son » commissaire à Bruxelles. Pour le président de la Commission, un jeu acrobatique commence alors : recruter un commissaire suffisamment qualifié de chaque Etat, à un poste négocié avec les gouvernements nationaux, en prenant en compte des objectifs de parité, tout en tachant de donner une coloration politique à l'ensemble, relève du casse-tête. Et ce jeu mène parfois à des erreurs de casting, comme dans le cas de la Slovène Alenka Bratusek, ex-Première ministre, victime en partie de ses ambitions et du désistement de son parti.

    De plus, le principe d'un commissaire par Etat pose d'évidentes questions d'indépendance vis-à-vis d'intérêts nationaux, comme ce fut le cas lors de l'audition de Pierre Moscovici, ancien ministre de l'Economie français. Certes le principe de collégialité est censé garantir l'autonomie des commissaires, mais est-ce vraiment suffisant ? Le choix du gouvernement français de proposer Pierre Moscovici pour les affaires économiques et financières de l'Union européenne est particulièrement évocateur à cet égard. Sans être conspirationniste, on peut légitimement se demander si le gouvernement français n'espère pas un peu de clémence de la part d'un homme qui était encore il y a un an un membre clé de l'équipe gouvernementale. À vrai dire, cette situation est absurde. D'un point de vue national, elle fait encore davantage douter les partenaires de la France de ses intentions réelles concernant l'objectif de réduction du déficit public. À Bruxelles, elle place Pierre Moscovici dans une position si indélicate que Jean-Claude Juncker a jugé utile de faire encadrer son action par les vice-présidents Valdis Dombrovskis, en charge de l'Euro et Jyrki Katainen, chargé de la croissance et de la compétitivité, largement acquis aux thèses austéritaires. Un comble.

    Originellement, le traité de Lisbonne prévoyait le changement des règles de nomination. La règle d'un commissaire par Etat devait évoluer vers une nouvelle formule dans lequel le nombre de commissaires serait inférieur au nombre d'Etats membres. Le Conseil européen a souhaité revenir à la formule initiale, tout en se réservant le droit de modifier la procédure lorsque l'Union atteindra trente membres. Espérons que le bon sens l'emportera avant.

    Les auditions du Parlement remplissent-elles réellement leur office ?

    La presse a tendance à saluer ces jours-ci la rigueur des auditions que le Parlement européen impose aux futurs membres de la Commission. Mais, au-delà du caractère spectaculaire de ces débats, quel est le réel impact de ce contrôle ? Dans un système parlementaire national, que la procédure européenne semble vouloir en partie imiter, le Parlement exerce un contrôle politique sur la nomination des membres de l'exécutif. C'est le principe du vote de confiance.

    Les auditions européennes, au-delà de ressemblances formelles, ne fonctionnent pas sur le même principe. Le contrôle qui est exercé est bien davantage technique que politique. L'éviction d'Alenka Bratusek n'était pas fondée sur son appartenance politique, mais plutôt sur sa mauvaise maîtrise des dossiers relatifs à la future Union énergétique. Or, un contrôle des connaissances techniques de chaque commissaire n'a au demeurant pas beaucoup de sens, dans la mesure où les commissaires, comme les ministres d'un gouvernement, ont vocation à fixer des orientations générales sans qu'il leur soit nécessaire de maîtriser tous les détails techniques, largement repris par leur cabinet et l'administration qui les entoure.

    Un fait plus surprenant encore, dont l'étrangeté n'a pas été beaucoup soulignée, est la conclusion d'un pacte entre les deux principales formations politiques au Parlement européen, constituant depuis juin-juillet une coalition. La gauche et la droite se sont entendues pour ne pas faire tomber les poids lourds de la Commission lors des auditions. Alors que le pacte a bien failli voler en éclats, une réunion de crise a ramené le calme au sein de la coalition, assurant aux ténors de la nouvelle Commission leur portefeuille. On peut trouver assez étonnant que le Parlement, qui fait d'habitude davantage preuve de transparence et d'initiative, ait choisi le secret des alcôves. Surtout cette entente prive d'effets réels les auditions, dont le principe est pourtant louable d'un point de vue démocratique.

    Si formellement l'investiture du collège des commissaires se rapproche des procédures parlementaires nationales, les incertitudes demeurent sur les buts véritablement poursuivis. D'accord pour politiser la Commission mais il est nécessaire alors de ne pas se payer de mots et d'aller au bout de la logique. Dans le cas contraire, mieux vaut encore conserver au Gardien des traités son caractère technique et politiquement neutre.


  • Conchita Wurst : Une « femme à barbe », symbole d’un conflit civilisationnel européen

    19 octobre, par Hervé Moritz — Culture & Histoire, ,

    Le 10 mai 2014, Conchita Wurst, 25 ans, la drag queen sélectionnée par l'Autriche pour la représenter dans à l'Eurovision, a remporté le 59e trophée de cette compétition musicale européenne avec la chanson Rise like a Phoenix. Un séisme européen, non dans le domaine artistique, mais sur un plan civilisationnnel, puisque sa victoire révèle le conflit civilisationnel, qui déchire le continent.

    Conchita Wurst, figure de proue des droits fondamentaux en Europe ?

    Le 10 mai 2014, Conchita Wurst, alias Thomas Neuwirth, remporte à Copenhague l'édition 2014 du concours de l'Eurovision devant des millions de téléspectateurs européens. Cette drag queen, bien connue du public autrichien et européen, notamment pour sa barbe, avait déjà représenté en 2012 son pays lors du concours de l'Eurovision, organisé par l'Union européenne de radio-télévision depuis 1956. Alors que ce concours est connu pour sa popularité auprès du public LGBT, l'Autriche a reconduit la candidature de Conchita Wurst en 2014 avec la chanson Rise like a Phoenix. Une chanson et une interprétation qui ont gagné les jurés, lui décernant le précieux trophée de l'Eurovision avec 290 points. Dès sa victoire et du haut de ses talons, cette personnalité s'est faite la figure de proue de la cause LGBT en Europe.

    Invitée à l'initiative de l'Autrichienne Ulrike Lunacek (groupe des Verts/ALE), première eurodéputée à avoir revendiqué publiquement son homosexualité, et par d'autres eurodéputés de plusieurs groupes politiques (du PPE à la Gauche unitaire), Conchita Wurst a chanté, mercredi 8 octobre, sur l'Esplanade du Parlement européen à Bruxelles. Cette opération de sensibilisation à la cause LGBT et à la lutte contre les discriminations, a consacré le symbole : Conchita Wurst incarne désormais cette lutte pour, non pas la tolérance, mais la reconnaissance de la place des LGBT dans les sociétés européennes, et à travers cela les droits fondamentaux européens. « Conchita Wurst porte un message politique d'une très grande importance, qui n'a rien à voir avec les partis ou avec leur travail quotidien. Son message est en lien avec les valeurs de l'Union européenne : l'égalité des droits, les droits fondamentaux, ou encore le droit de vivre pleinement sa vie sans crainte, que ce soit pour le groupe des LGBTI et les autres minorités », a déclaré Ulrika Lunacek, qui a reçu la lauréate. Le travesti, habillé par Jean-Paul Gaultier, se produira du 9 au 15 novembre à Paris sur les planches du Crazy Horse, cabaret mythique de la capitale.

    Le schisme européen

    Cependant, en quoi cette « femme à barbe » a-t-elle ravivé les conflits civilisationnels qui partagent le continent européen ?

    Au-delà de la cause LGBT, que Conchita Wurst s'applique à défendre au niveau européen par ses prises de position publiques et la médiatisation qu'elle apporte à cette cause, c'est le modèle de société de l'Europe occidentale qu'elle représente. Une Europe des droits fondamentaux et du respect et de la reconnaissance des minorités, qu'elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles. C'est véritablement ce modèle de société, qui provoque une rupture entre les démocraties occidentales et les gouvernements autoritaires, qui sévissent sur le continent.

    Témoin de cette rupture, la réaction de Vladimir Poutine après la victoire de la drag queen autrichienne. En effet, la Russie, connue pour ses lois discriminantes contre la promotion de l'homosexualité, a annoncé qu'elle ne souhaitait pas participer à la prochaine édition de l'Eurovision, qui aura lieu en 2015 à Vienne en Autriche. De plus, la communauté LGBT, largement pointée du doigt en Russie et dans plusieurs pays de l'Est de l'Europe, a massivement voté pour Conchita Wurst. Une forme de protestation des téléspectateurs russes contre les mesures qui entravent les libertés de ces minorités, agaçant ainsi le Kremlin.

    Face à ce mouvement et à la suite de l'annonce du retrait possible de la Russie du concours de l'Eurovision, Poutine a évoqué la possibilité de relancer Intervision, le concours qui opposait les chanteurs des pays soviétiques dans les années 1970, dont la première réédition pourrait se tenir à Sotchi et accueillir des Etats asiatiques. Un projet qui en reflète un autre, celui de reconstruire une union autour de la Russie, fondée sur les anciennes républiques soviétiques, et cristallisant ainsi l'aire culturelle russe, ou plutôt une aire d'influence russe.

    Opposées sur bien d'autres dossiers, y compris sur la question ukrainienne, l'Union européenne et la Russie se retrouvent à nouveau face à face. Cet événement factuel qu'est la victoire de Conchita Wurst a pourtant ravivé et illustré un conflit civilisationnel sur le continent européen : celui qui opposent les démocraties occidentales à ceux qui les critiquent. Les régimes nationalistes et autoritaires qui fleurissent sur le sol européen, en Russie (Poutine), en Turquie (Erdogan) ou en Hongrie (Orban), incarnent les adversaires du modèle démocratique occidentale. A l'instigation de Viktor Orban, ils prédisent la décadence et la mort des démocraties occidentales. Les nouveaux tsars de l'anti-occidentalisme et du nationalisme en Europe profitent finalement de cet événement et d'autres anecdotes pour réaffirmer leur opposition à ce modèle.

    Ce conflit civilisationnel, qui pose la question de la civilisation que nous souhaitons pour l'Europe, n'est pas uniquement interétatique, il est plus que jamais intra sociétal, relançant sur la place publique les débats sur des questions sociétales et sur les orientations actuelles de la civilisation européenne. Ce que nous devons en réalité choisir, c'est un modèle de société inclusif ou exclusif. Une question que se pose également l'Eglise catholique, lors d'un synode sur la vision de la famille et de la place des fidèles dans la communauté des chrétiens, présidé ces derniers jours par le pape François.


  • Réforme territoriale : Regard fédéraliste sur un projet jacobin

    18 octobre, par Ferghane Azihari — Actualité, , ,

    Le projet de réforme territoriale en France a officiellement une triple finalité : faire des économies, renforcer l'efficacité administrative, tout en confortant la subsidiarité. La réalité tient à ce que cette réforme est l'avatar d'un jacobinisme arriéré. Dans ces conditions, on voit mal comment elle pourrait satisfaire les objectifs susmentionnés. Ce faisant, la France s'érige en nation poussiéreuse à contre-courant des tendances observables sur le vieux continent qui tendent à favoriser la démocratie locale.

    L'argument économique ne tient pas

    Le premier réflexe de nos politiciens pour faire des économies consiste à attaquer les collectivités territoriales. C'est tout de même curieux si l'on considère les chiffres de l'INSEE selon lesquels les administrations territoriales ne sollicitent qu'une faible portion des finances publiques. Celles-ci sont effectivement captées par l'État et les administrations de sécurité sociale à 78%. Certes une rationalisation de la carte territoriale engendrerait des économies au niveau des services déconcentrés de l'État et des autres administrations qu'il supervise. Mais réduire le train de vie ces administrations est tout à fait possible sans avoir recours à des méthodes autoritaires. On pourrait par exemple supprimer purement et simplement les services déconcentrés. Toutes les prérogatives actuellement détenues par ces services, c'est-à-dire la quasi-totalité des compétences budgétaires, fiscales et sociales, seraient ainsi dévolues aux territoires. Ce serait le début de la construction d'une véritable culture de la subsidiarité.

    Un redécoupage arbitraire qui occulte la question de la souveraineté budgétaire locale

    L'État français veut modifier unilatéralement la carte des régions au motif que celles-ci lui coûtent cher. Supposons un instant que c'est effectivement le cas. Accepterions-nous que Bruxelles puisse redécouper unilatéralement les territoires des États européens sous prétexte qu'ils ne savent pas gérer leur budget ? Il y aurait pourtant de quoi faire ! Il n'y a aucune raison d'accepter de la France ce qu'on n'accepterait pas de l'Europe. Si l'État français ne supporte plus de gérer les politiques budgétaires des collectivités, il peut parfaitement les mettre face à leurs responsabilités en décentralisant toutes les compétences en question. Ce faisant, il conférerait aux territoires une véritable « souveraineté » fiscale et budgétaire et la responsabilité qui va avec. Ces derniers seraient eux-mêmes aptes à rationaliser leurs dépenses. Plutôt que d'entretenir un paternalisme jacobin qui ignore les réalités locales, on mettrait l'accent sur l'autonomie et l'émancipation des acteurs locaux. On favoriserait la concurrence en permettant aux localités d'expérimenter de nouvelles politiques, ce qui accroitrait le potentiel d'innovation en la matière.

    L'efficacité ? Ce n'est pas la taille qui compte !

    Curieusement, pour nos politiciens, agrandir la taille des régions permettrait de conforter la performance des politiques publiques. Si la bonne gouvernance était déterminée par la taille d'une circonscription administrative, cela se saurait depuis longtemps. Beaucoup de petites entités souveraines et administratives sont mieux gérées que notre mille-feuille bureaucratique. C'est notamment le cas de l'État suisse et de ses multiples petits cantons. Étrangement, les régimes de sécurité sociale en Alsace-Moselle s'en sortent plutôt bien quand les autres ne savent pas comment résorber leurs déficits. L'efficacité des politiques, loin de croître en même temps que la taille des circonscriptions, ne dépend finalement que des moyens fiscaux et budgétaires ainsi que des qualités, l'adaptabilité et la flexibilité managériales des gestionnaires. On peut même se demander s'il ne serait pas finalement plus facile d'administrer des petits ensembles. Or ces questions étant totalement éludées, ce projet de réforme n'a aucun intérêt au regard de l'efficacité administrative.

    Small is beautiful, big is not !

    Le dernier argument en faveur de la réforme territoriale énonce qu'elle permettra d'accroître la qualité de la démocratie grâce à une application plus saine du principe de subsidiarité. Pourtant il semble que plus une communauté politique est petite, plus elle est respectueuse de la diversité des réalités individuelles et sociales et corrélativement de l'idéal démocratique. Prétendre favoriser la démocratie locale en accroissant la superficie des circonscriptions ne relève dans ces conditions que d'une vaste plaisanterie. Cette réforme ne présente décidément aucun intérêt pour les territoires. Tout ce qu'elle cherche à accomplir va au contraire dans le sens de plus de centralisation. Il s'agit simplement de faciliter la vie des bureaucraties nationales chargées de contrôler et d'infantiliser les territoires. Comme si les pouvoirs des services déconcentrés n'étaient pas suffisamment surréalistes, le gouvernement semble vouloir brider davantage le peu de libertés locales dont bénéficient les collectivités.

    La France, dernier pays centralisé d'Europe

    Ce projet de réforme illustre à quel point le jacobinisme français est indécrottable. Il se place ainsi à contre-courant de la tendance générale en Europe qui va vers une localisation accrue des processus décisionnels. Le dernier événement qui témoigne de cette tendance est probablement le référendum écossais qui a obligé Downing Street à envisager une dévolution plus importante pour freiner les ardeurs indépendantistes. Quant à la France, elle justifie sa centralisation administrative en criant son uniformité culturelle sur tous les toits. Il sera intéressant de voir si l'hypercentralisation séculaire qui caractérise notre pays a suffisamment bien endormi les régionalismes pour que ces derniers se laissent faire sans sourciller, et cela en dépit de la persistance d'un discours ethnocentriste dont la violence semble ignorer l'unité dans la diversité.


  • En Europe, la reprise de la croissance passera par l’investissement

    17 octobre, par Hicham Ghezal — Économie & Société,

    L'annonce, le 9 octobre, des derniers chiffres de l'économie allemande a jeté un froid. Le modèle de l'Europe, avec son budget à l'équilibre et ses exportations qui crèvent le plafond serait finalement proche de la déconvenue avec des perspectives de croissance revues sévèrement à la baisse. La faute à un manque patent d'investissements depuis plusieurs années. Or c'est précisément par l'investissement dans les infrastructures ou encore dans les petites et moyennes entreprises que l'économie européenne aura une chance de repartir.

    Le moteur européen en alerte rouge

    C'est sans satisfaction que la presse européenne s'est emparée du sujet : l'économie allemande ne va pas si bien qu'on le dit et elle pourrait même être, à terme, le vecteur d'une nouvelle récession en Europe. En effet, pour le Monde ou encore le quotidien conservateur et eurosceptique britannique le Telegraph, il n'y a pas de quoi pérorer : le contexte est beaucoup trop effrayant. En 2014, la croissance du pays devait s'élever à 1,9 %, puis à 2 % en 2015. Depuis le 9 octobre, les chiffres ne sont plus que de 1,2 et 1,3 %. Une baisse pas encore catastrophique, mais évidemment symptomatique d'un malaise.

    De fait, en août, les commandes à l'industrie allemande se sont contractées de 5,7 %. La production industrielle a chuté de 4 %. La production de biens d'équipement a quant à elle diminué de 8,8 %. Tandis que la production automobile s'est proprement effondrée de… 25,4 %. « La conjoncture industrielle traverse actuellement une phase de faiblesse », a pudiquement déclaré le ministère allemand de l'Economie, Sigmar Gabriel.

    Berlin est en effet en plein bras de fer avec la France et Bruxelles afin de persévérer dans les politiques d'austérité entreprises depuis plusieurs années. Les mauvais chiffres de l'économie allemande ne sauraient être, pour Angela Merkel, la marque d'un échec de cette stratégie. Il s'agirait d'un camouflet insupportable.

    Pourtant, le constat est là. Berlin ne sait plus – ou ne souhaite plus – investir. Le culte de l'économie et de l'équilibre budgétaire est désormais usé jusqu'à l'os. Et les coupes ont touché tous les domaines. Y compris l'importantissime canal reliant la ville de Hambourg à la mer du Nord. Faute d'une maintenance suffisante, rapporte le Telegraph, la navigation a dû être arrêtée pendant deux semaines. Cela n'était jamais arrivé auparavant, même durant les deux guerres mondiales.

    Tout ceci devrait constituer autant d'arguments pour François Hollande, Manuel Valls et Michel Sapin au moment de défendre le budget de la France devant la Commission européenne. Ce dernier est en-deçà des attentes européennes, mais la position française visant à infléchir la rigueur pour relancer l'économie devrait se trouver renforcée. D'autant que le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne – qui ne sont pas précisément des paniers percés – sont également en train de changer de paradigme.

    Investir dans les PME

    Et pour relancer l'économie, il n'y a guère de mystère. La solution réside dans l'investissement. Investir dans les infrastructures en Allemagne. Investir dans les petites et moyennes entreprises, comme en France et ailleurs en Europe. C'est en tout cas la conclusion de la troisième assemblée des PME qui a eu lieu à Naples du 1er au 3 octobre.

    Leur santé générale est en amélioration, et elles devraient être en mesure de créer 740 000 emplois en 2014, à en croire Euronews. Une tendance positive, mais qui reste encore à consolider. « Nous n'avons pas de baguette magique. Mais nous allons mettre en œuvre l'ensemble des mesures d'intervention globales et des programmes spécifiques qui permettront aux PME d'obtenir des instruments de garantie pour décrocher des prêts auprès des banques », a ainsi décliné Ferdinando Nelli Feroci.

    Le commissaire européen à l'Industrie et l'Entrepreneuriat de la Commission Barroso II, l'Italien Antonio Tajani, ne s'y trompe pas : le financement des petites et moyennes entreprises est difficile. Les investisseurs sont réticents à s'engager dans des entités fragiles. Toutefois, des solutions commencent à émerger. La dernière en date est Lendopolis, plate-forme de prêts aux très petites et moyennes entreprises du site de financement participatif KissKissBankBank. Elle fait suite à d'autres possibilités déjà existantes comme Enternext, filiale d'Euronext, pensée par Dominique Cerutti, qui ont le vent en poupe. Lancé en 2013, Enternext a d'ores et déjà levé plus de 1,8 milliard d'euros, et commence à faire des émules. L'année 2014 n'est pas encore achevée que les résultats de 2013 sont déjà dépassés. Un développement salutaire lorsqu'on a en mémoire que 99 % des entreprises européennes sont des PME et que seulement un tiers des entrepreneurs a eu accès au financement dont il avait besoin pour lancer sa société en 2013.

    Un plan d'investissement européen au stade embryonnaire

    Conjugué à ces initiatives alternatives, le plan d'investissements de 300 milliards d'euros étalés sur trois ans, proposé par le nouveau président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, semble tomber a point nommé. Ce « New deal », comme l'a qualifié le ministre de l'Economie français Emmanuel Macron, s'il n'est pas encore conclu, fera l'objet de discussions entre les partenaires européens dans les prochaines semaines. Banque européenne d'investissement (BEI) et Commission vont quant à elle mettre en place une task force, au sein de laquelle chaque Etat membre aura un représentant. Les choses semblent bien engagés, mais l'affaire est encore loin d'être dans le sac.

    Visant à promouvoir « des projets durables, créateurs d'emploi, qui aident à restaurer la compétitivité en Europe », le « plan Juncker » en est encore au stade embryonnaire. S'il ne propose pas de creuser davantage la dette, mais de redéployer des fonds existants tout en incitant le secteur privé à investir, faire accepter ce plan à l'ensemble des Etats membres ne devrait pas être une partie de plaisir. L'Allemagne en particulier, emmenée par Angela Merkel, farouche partisane de l'orthodoxie budgétaire, devrait se montrer réticente. La solution semble à portée de main, mais le bras de fer pour l'adopter ne fait que commencer.


  • Surprise ! La Belgique a un gouvernement

    16 octobre, par Jean-Luc Lefèvre — Actualité

    Moins de cinq mois après les élections législatives du printemps dernier (25 mai), la Belgique s'est dotée d'un gouvernement fédéral le 11 octobre dernier. Par rapport à la précédente crise, qui a accouché d'un gouvernement de la dernière chance (une « tripartite traditionnelle » présidée par Elio Di Rupo, composée des chrétiens-démocrates, des sociaux-démocrates et des libéraux, sans majorité dans le groupe linguistique néerlandophone), cette nouvelle équipe peut surprendre, quand on connait la nature de la nouvelle coalition gouvernementale.

    Ainsi, entrent au gouvernement les Flamands de la N-VA, du CD&V (chrétiens-démocrates) et de l'Open VLD (libéraux) et les Wallons du MR (libéraux), uniques Francophones de cette nouvelle équipe. Les épithètes retenues pour la définir montrent à suffisance sa nature pour le moins biscornue. « Kamikaze » pour les uns, « suédoise » pour les autres, au gré des sensibilités, il s'agit d'une coalition inédite, très marquée à droite et très flamande, qui suscite dans l'opinion publique des sentiments très contrastés.

    Une coalition inédite

    Pour la première fois dans l'histoire du pays, est associé au pouvoir de l'Etat un parti nationaliste flamand, la N-VA, dont les finalités statutaires consistent à en finir avec les structures institutionnelles héritées de 1830 et la monarchie. Pour la première fois dans l'histoire du pays depuis 25 ans, les socialistes sont exclus du pouvoir. Comment en est-on arrivé là ? Dans les jours qui ont suivi le scrutin, alors qu'il avait été convenu tant au Nord qu'au Sud de mettre sur pied l'exécutif fédéral avant de mettre en place les gouvernements régionaux, PS et CdH francophones convenaient d'une alliance dans la région wallonne, suscitant la colère du parti libéral (MR) qui avait progressé lors des élections et contraignant les cadors de Flandre, CD&V et N-VA à former ensemble un gouvernement flamand. C'est ainsi que se sont succédé des nuits de négociations, nourries de fortes rancœurs dans les terres romanes de Belgique, pour établir un gouvernement fédéral que la N-VA rêvait aussi de voir purgé des acteurs socialistes. Un improbable accord de gouvernement a été ficelé, sans majorité aucune dans le groupe linguistique francophone, réduit comme une peau de chagrin à sa seule composante libérale et donc créant une forte opposition socialiste, démocrate-chrétienne et écologiste.

    Une coalition marquée à droite

    Sachant la promesse de la N-VA de mettre au placard ses revendications communautaires pendant la durée de la législature, le programme du gouvernement met l'accent sur les perspectives socio-économiques avec des teintes libérales, voire, pour les socialistes wallons, ultralibérales. A chacun ses accents ! C'est vrai qu'avec, à la table des négociations, trois partis d'inspiration libérale et un parti, le parti chrétien démocrate flamand partagé sur ce point, il pouvait difficilement en être autrement. Pendant toutes les tractations, déjà, les esprits s'échauffaient ; déjà, l'on parlait de « bain de sang social » et les leaders syndicaux grognaient, prédisant le pire. L'accord de gouvernement est dans la droite ligne de l'esprit de ce gouvernement : report de l'âge de la retraite à partir de 2025, services minimum dans les transports en commun en cas de grève, travaux d'intérêt général pour les chômeurs de longue durée, politiques d'immigration plus sévères, saut d'index et j'en passe.

    Une coalition qui divise

    Déjà par son programme de droite libérale, y compris en Flandre, le gouvernement ne fait pas l'unanimité. Mais c'est sa composition, qui suscite le plus de débats. A la fois déséquilibrée, par la marginalisation des acteurs de la Wallonie (seul le MR entre dans la coalition), qui héritent de portefeuilles mineurs, par la poussée des nationalistes, parfois proches de l'extrême-droite européenne, à la tête de ministères régaliens (l'Intérieur, l'Immigration ou la Défense), cette coalition étonne et indigne.

    Cette coalition a-t-elle un avenir ?

    Difficile de prédire l'avenir de cette coalition. Malgré la volonté du nouvel exécutif d'instaurer un dialogue social avec les partenaires sociaux, ceux-ci sont conscients que les marges de négociation sont réduites. Les syndicats ne pardonneront pas au gouvernement d'avoir évincé les socialistes, une perspective qui risque d'enflammer les débats autour des réformes annoncées par la coalition.

    Pour ma part, que ce gouvernement tienne ou non la route dans l'immédiat, les perspectives du scrutin de 2019 s'annoncent ébouriffantes. Les risques assumés par les partis de la coalition, au Nord pour la N-VA (aura-t-elle été crédible pour son électorat, et si oui, continuera-t-elle à discréditer les autres partis ?) comme au Sud pour le parti libéral (fera-t-il oublier son costume de traître des francophones et participera-t-il à recomposer le paysage politique francophone ?), sont énormes, pouvant conduire à des tensions encore plus vives entre la Wallonie et la Flandre. La N-VA paraît être la seule gagnante des récents événements.

    « Quousque tandem... » (« Jusqu'à quand... »), dirait Bart De Wever, qui raffole des citations latines.



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