Les Jeunes Européens France
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  • Quand les artistes s’engagent pour la cause des réfugiés

    26 août, par Sophyen Laacheb — Culture & Histoire, , , ,

    A chaque été, sa crise ! Voilà ce qu'on pourrait penser de l'Union européenne. En effet, à la crise grecque de l'été dernier succède le résultat du référendum britannique sur le « Brexit ». Il y a toutefois une crise qui reste constante dans l'actualité européenne, c'est la crise des réfugiés. Les derniers chiffres sont consternants puisque le seuil des 65 millions de réfugiés dans le monde a été atteint. C'est, à titre de comparaison, l'ensemble de la population française. Et cette situation inspire de nombreux artistes.

    Ces hommes, femmes et enfants obligés de quitter leur foyer cristallisent des réactions variées dans les pays d'accueil. Outre la franche hostilité dont ils sont victimes par des individus appartenant à l'extrême droite, une partie des populations font preuve de solidarité comme un écho aux valeurs européennes. En effet, croire que la solution doit uniquement venir de la classe politique est une erreur ; la société civile à un rôle important à jouer. Certains artistes l'ont bien compris et se sont engagés pour les réfugiés. Coup de projecteur sur quatre de ces artistes mondialement connu et leurs actions : JR, Ai Weiwei, M.I.A et Alicia Keys.

    Portraits de réfugiés

    JR, artiste urbain français ayant obtenu la bourse TED récompensant des projets avec une vision « à même de changer le monde », a mis en oeuvre son projet participatif « Inside Out » où les individus désireux de diffuser un message tirent leur portrait en grand format. Soutenu par le projet, le photographe Mark Henley a fait le portrait de 50 réfugiés pour réaliser une fresque exposée en plein Genève en mars dernier.

    JR lui-même n'est pas à son coup d'essai puisqu'il s'est servi d'un lieu emblématique de l'immigration américaine, Ellis Island, pour commenter l'actualité à travers le prisme artistique et mémoriel. Accompagné de Robert De Niro, qui devient la voix des fantômes des immigrés recherchant leur salut aux Etats-Unis, JR nous permet de faire un parallèle saisissant avec la crise des réfugiés que nous vivons actuellement et les crises passées dans son court-métrage « Ellis ».

    Des gilets de sauvetage au Konzerthaus de Berlin

    Autre artiste d'envergure engagé pour la cause des réfugiés, Ai Weiwei. Ce dernier est depuis le début de la crise des réfugiés très actif pour dénoncer le sort des migrants qui traversent la Méditerranée.

    Il s'est rendu sur l'île de Lesbos, en Grèce, pour rencontrer les migrants et de ses rencontres sont sorties des œuvres saisissantes. Ainsi, il a recouvert de 14 000 gilets de sauvetage le Konzerthaus de Berlin en février. Ces gilets de sauvetage ont tous appartenu aux migrants arrivés sur l'île de Lesbos. Son compte Instagram, est une source édifiante pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur le sort des réfugiés car il publie régulièrement ses rencontres et son travail.

    Clips engagés

    L'engagement pour la cause des réfugiés est également visible dans le monde musical avec deux figures emblématiques qui ont affiché leur soutien, M.I.A et Alicia Keys. M.I.A, artiste britannique d'origine sri-lankaise, s'est ouvertement engagée pour les réfugiés avec son clip « Borders » où elle met en scène le périple des réfugiés s'échouant sur les côtes européennes.

    Son engagement lui a valu de nombreuses critiques et d'être retirée du line-up du prochain festival Afropunk. Moins virulente que sa consœur, Alicia Keys s'est également engagée avec la récente mise en ligne du court-métrage « Let me in ». Dans ce court-métrage, elle joue une femme forcée de fuir avec sa famille une Californie ravagée par les combats forçant les Américains à chercher refuge au Mexique. Ce court-métrage nous rappelle que les premières victimes des déplacements de population sont les femmes et les enfants.

    Ces artistes mettant leur notoriété au service de la cause des réfugiés ne sont que la face visible d'une solidarité entretenue par les actions quotidiennes d'associations et de particuliers pour un meilleur accueil des réfugiés.

    Cet article a été publié dans notre édition strasbourgeoise, le Taurillon en Flam's.


  • La jeunesse au cœur de la renaissance européenne, une urgence vitale

    22 août — Opinions, , , , , ,

    Plusieurs personnalités, artistes, philosophes, universitaires, représentants du monde politique ou des affaires co-signent une lettre ouverte à Angela Merkel, François Hollande et Matteo Renzi, qui se retrouvent aujourd'hui à Ventotene, haut-lieu du fédéralisme européen.

    Le 9 mai dernier, anticipant le vote britannique, nous, personnalités de toutes sensibilités et de tous horizons, nous avons mis sur la table une feuille de route pour une Renaissance du projet européen*. Le 5 juillet dernier le Parlement européen a voté une résolution reprenant nos orientations. Le Conseil européen du 26 juin s'est, comme nous le recommandions, accordé sur la nécessité d'une nouvelle impulsion, à conduire indépendamment du calendrier du Brexit.

    Nous souhaitons aujourd'hui que nos propositions, en matière de démocratie, de sécurité des citoyens de l'Union, de croissance économique, de migrations et de jeunesse, nourrissent la réunion préparatoire entre François Hollande, Angela Merkel et Matteo Renzi qui se tiendra ce 22 août à Ventotene. Nos propositions sont concrètes et remettent l'homme au cœur du projet européen : qu'elles soient la base un nouveau consensus européen ; et nous invitons la chancelière allemande, le président français et le président du Conseil italien à mettre les jeunes au cœur de cette relance.

    Les nouvelles générations sont la clef de la cohésion de l'Europe et de son succès futur. Elles sont les principaux soutiens du projet européen ; mais elles doutent de ce que l'Union européenne peut leur apporter et se sentent négligées. Elles demandent une union puissante, servant les intérêts concrets des Européens dans un monde que nous ne dominons plus.

    La jeunesse européenne est en quête d'idéaux. En leur absence, elle peut être tentée par les radicalismes, comme le fanatisme religieux ou les courants populistes. Si quatre jeunes européens sur cinq croient encore en l'Union européenne, ils veulent une Union qui leur offre un horizon où se projeter et construire leur avenir. Loin d'opposer appartenance nationale et européenne, ils souhaitent les combiner.

    Comment faire de l'Europe un projet d'avenir pour les jeunes ? Comment faire en sorte que les jeunes se pensent européens ? Voilà deux questions indissociables auxquelles nos dirigeants doivent maintenant répondre.

    Nous distinguons trois priorités : faire connaître l'Europe, faire vivre une vraie expérience européenne aux jeunes et inventer les métiers de demain.

    Faire connaître l'Europe

    Comment se penser européen sans un minimum de culture et d'éducation communes ? Or l'Europe n'est pas enseignée partout de la même façon. Nous proposons d'instaurer un socle d'enseignement commun de notre culture européenne. Les enseignements civiques, historiques et culturels seront privilégiés.

    Donnons également à nos jeunes la fierté d'être européens, en leur faisant découvrir les grandes réalisations de leurs concitoyens. Mettons en avant la créativité artistique et scientifique de notre continent. Proposons aux historiens des sciences et aux savants d'écrire une histoire européenne des sciences. Dans le domaine des arts, suggérons aux artistes et aux chercheurs d'illustrer les rencontres et la coexistence des civilisations au sein du continent. Faisons des anciens Erasmus des ambassadeurs de l'Europe auprès de leur communauté.

    Quant aux médias, leur rôle est primordial : il s'agit de promouvoir toutes formes de coproduction. L'Union doit par exemple investir dans la coproduction de séries européennes, mettant en scène des récits dans lesquels les jeunes pourront s'identifier et associer leur imaginaire à la géographie et à la diversité de notre continent.

    Faire vivre une vraie expérience européenne aux jeunes

    Pour apprendre, il faut expérimenter et sortir de son cocon. La mobilité est indispensable. C'est un vecteur majeur d'intégration sociale et de réussite professionnelle, mais aussi d'apprentissage de l'autre. Depuis sa création en 1987, le programme Erasmus a permis à plus de 3 millions de jeunes d'aller étudier dans un autre pays. Cette expérience doit se faire plus tôt encore, et sur une base plus large et moins élitiste. Faisons davantage voyager nos jeunes. Démocratisons vraiment Erasmus : chaque jeune sans exception doit avoir, avant ses trente ans, l'opportunité d'une mobilité européenne. Saisissons l'occasion de la prochaine révision du cadre financier pluriannuel de l'Union pour mobiliser de nouveaux moyens. Doubler la mise implique de dégager un demi-milliard d'euros supplémentaires sur un budget annuel de l'Union de 145 milliards. Renforçons le rôle de la Banque européenne d'investissement pour garantir des prêts à taux 0. Mobilisons des consortiums d'entreprises pour compléter les financements. En développant d'une part Erasmus, et en soutenant d'autre part le Service volontaire européen, nous dessinons l'avenir de notre identité collective.

    En outre, rappelons que pour dépasser les frontières nationales, réelles et virtuelles, il est fondamental de maîtriser les langues. L'immense culture européenne est sous-utilisée car elle n'est que trop peu traduite et diffusée. L'Europe doit renforcer les moyens d'apprentissage des langues, former ses professeurs, privilégier le sous-titrage au doublage dans les médias, et investir dans des programmes de traduction, notamment automatiques. C'est ainsi que les jeunes pourront maîtriser les langues et les cultures de leurs voisins, et se sentir vraiment européens.

    Inventer les métiers de demain

    L'éducation et la recherche jouent un rôle majeur dans l'invention des métiers de demain. Investissons massivement dans les technologies d'avenir (Future Emerging Technologies), qui transforment nos industries et créeront des emplois au niveau local. Sensibilisons à la créativité et aux technologies du numérique. Ce sont ces investissements qui favoriseront la naissance de nouveaux métiers intégrant les enjeux du développement durable, du numérique et des nouveaux matériaux et affirmeront le leadership industriel de nos entreprises.

    Investir dans la jeunesse et valoriser ses compétences impliquent d'assurer aux jeunes une entrée sur le marché du travail plus sereine, via une meilleure coopération entre les établissements d'enseignement et de formation, les services pour l'emploi des jeunes et les employeurs. Renforçons ainsi la « Garantie pour la jeunesse » et pérennisons son financement dans l'ensemble de l'Union.

    Ces mesures sont concrètes. Elles dessinent l'avenir de l'Europe, encouragent la créativité et l'ouverture d'esprit, et préparent l'épanouissement d'une nouvelle génération d'Européens pleinement intégrés professionnellement et à l'aise dans un monde en mouvement. Il faut les mettre en œuvre.

    Rejoignez-nous et signez la feuille de route sur www.m9m.eu.

    Guillaume Klossa (FR), auteur, initiateur de la feuille de route, fondateur d'EuropaNova, ancien sherpa du groupe de réflexion sur l'avenir de l'Europe (Conseil européen) ;

    László Andor (HU), économiste, ancien commissaire européen ;

    Lionel Baier (CH), réalisateur ;

    Michel Barnier (FR), ancien ministre des Affaires étrangères, ancien vice-président de la Commission européenne, Parti Populaire européen ;

    Mercedes Bresso (IT), parlementaire européenne, ancienne présidente du Comité des Régions ;

    Elmar Brok (DE), président de la Commission des Affaires étrangères, Parti Populaire européen Parlement européen ;

    Daniel Cohn-Bendit (FR-DE), ancien président du groupe « Les Verts », Parlement européen ;

    Philippe de Buck (BE), ancien directeur général de BusinessEurope, membre du Comité économique et social européen ;

    Georges Dassis (GR), syndicaliste, président du Comité économique et social européen ;

    Paul Dujardin (BE), directeur général du Palais des Beaux-arts (BOZAR) de Bruxelles ;

    Cynthia Fleury (FR), philosophe ;

    Felipe Gonzalez (ES), ancien premier ministre, ancien président du groupe de réflexion sur l'avenir de l'Europe (Conseil européen) ;

    Danuta Huebner (PL), ancienne commissaire européenne, présidente de la commission des affaires constitutionnelles, Parti Populaire Européen, Parlement Européen ;

    Kirsten van den Hul (NL), écrivaine et éditorialiste ;

    Christophe Leclerq (FR), entrepreneur dans le monde des média et fondateur d'EurActiv ;

    Jo Leinen (DE), président du Mouvement européen, député, Parlement européen ;

    Cristiano Leone (IT), Responsable de la communication et de la coordination des résidences et manifestations culturelles à l'Académie de France – Villa Médicis ; René van der Linden (NL), ancien Ministre des affaires européennes, ancien Président de l'Assemblée du Conseil de l'Europe, ancien Président du Sénat néerlandais ;

    Robert Menasse (AT), écrivain ;

    Sofi Oksanen (FI), écrivaine ;

    Maria João Rodrigues (PT), membre d'équipes de présidence européenne, ancienne ministre, vice-présidente du groupe « Socialistes et démocrates », Parlement européen ;

    Jochen Sandig (DE), directeur artistique de la compagnie de danse Sasha Waltz and Guests ;

    Roberto Saviano (IT), écrivain ;

    Nicolas Schmit (LU), Ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Immigration du Luxembourg ;

    Gesine Schwan (DE), présidente de la plateforme de gouvernance HumboldtViadrina ;

    Philippe van Parijs (BE), philosophe, professeur à l'université d'Oxford, l'Université Catholique de Louvain (UCL) et la Katholieke Universiteit Leuven (KUL) et ancien professeur invité à l'Université de Harvard ;

    David van Reybrouck (BE), écrivain, fondateur du collectif Brussels Poetry et du sommet G1000 (plateforme pour l'innovation démocratique) ;

    Guy Verhofstadt (BE), ancien premier ministre, président du groupe « ADLE », Parlement européen ;

    Cédric Villani (FR), mathématicien, Médaille Fields ;

    Sasha Waltz (DE), chorégraphe, danseuse et fondatrice de la compagnie de danse Sasha Waltz and Guests ;

    Wim Wenders (DE), réalisateur, producteur, scénariste de cinéma (un des représentants majeurs du Nouveau cinéma allemande des années 1960-70) et photographe.

    Lettre ouverte publiée notamment sur EurActiv.fr.


  • « Ne laissez pas vos aînés vous piquer l’Europe »

    19 août, par Garance Dubarry — Opinions, , , ,

    Sylvie Goulard, eurodéputée membre de l'ADLE et ancienne présidente du Mouvement Européen - France, fait le point avec nous sur le Brexit et livre ses solutions pour refonder l'Europe.

    Deux mois après le vote historique en faveur du Brexit, où en sommes-nous, et où allons-nous ?

    Les promesses du camp du « leave » ont fait long feu. Dès l'annonce des résultats, Nigel Farage, leader du parti eurosceptique UKIP, a par exemple déclaré que le rapatriement de la contribution britannique vers le budget de la santé était « une erreur de campagne », avant de se retirer du premier plan de la scène politique. Boris Johnson a renoncé à briguer le 10 Downing Street et c'est Theresa May, partisane discrète du maintien du Royaume-Uni dans l'UE lors de la campagne, qui a remplacé, par forfait, David Cameron. En nommant Boris Johnson aux Affaires étrangères, elle a fait le pari de le neutraliser : à ce poste il devra modérer ses propos et sera moins incontrôlable que s'il était resté à l'extérieur. Pour l'unité du parti conservateur il lui était nécessaire d'offrir un certain nombre de postes importants à ceux qui ont fait campagne pour le « leave ».

    Ces rebondissements politiques mis à part, il ne s'est pas passé grand-chose. La procédure de l'article 50 n'a pas été enclenchée, ce qui pose un certain nombre de problèmes. D'un côté, il est normal que le nouveau gouvernement définisse sa position, en tranchant notamment entre deux tendances parmi les partisans du Brexit : l'attrait du « grand large » i.e. le pari sur les liens avec le vaste monde, ou le maintien d'une relation étroite avec l'UE, en conservant autant que possible les avantages du marché intérieur. Theresa May prétend ne pas notifier l'intention de son pays de sortir avant la fin de l'année. En face, à ce stade, les 27 autres États membres et les institutions ont pris des positions raisonnables, de défense de la cohérence du marché. Mais cette fermeté va-t-elle durer ? Et l'excès de juridisme pourrait vite devenir intenable. Il ne s'agit pas d'être dur, mais de respecter le choix souverain des Britanniques et de lever les incertitudes préjudiciables à tous les Européens.

    Que révèlent ces événements de l'état actuel de l'Union ?

    On aurait tort d'imputer la responsabilité aux seuls Britanniques. Les Européens auraient pu opposer à David Cameron un projet construit plutôt que de lui faire des concessions dans un accord bancal. On aurait pu tirer avantage de la demande du Royaume-Uni pour avancer, comme l'avait demandé d'abord David Cameron, notamment sur des sujets comme la compétitivité mais aussi la démocratie ou l'avancement du marché. Le référendum britannique a été une magistrale occasion manquée d'entendre les critiques fondées, de rejeter les autres, bref de remettre l'UE sur les rails.

    Nos dirigeants nationaux se sont détournés de l'idéal des fondateurs. Ils utilisent l'Europe comme un bouc émissaire en se plaignant de dysfonctionnements dont ils sont souvent les premiers responsables. L'Europe se meurt, faute de soin, alors qu'elle est un atout dans la mondialisation. L'attitude des jeunes, comme au Royaume-Uni, est cependant porteuse d'espoir. Il ne faudrait pas qu'ils laissent leurs aînés défaire cette Europe dont ils ont tant besoin.

    Après le Brexit, les déclarations de bonne volonté pour relancer l'Europe ont fusé. Pour l'instant, que pensez-vous de la réponse des 27 au « non » britannique ?

    Y-a-t-il eu une réponse ? Pour l'instant aucune conséquence n'a été sérieusement tirée et ils attendent, passifs que le Royaume-Uni entame la procédure de sortie au moment qu'il choisit et après sans doute des tractations opaques. Aujourd'hui le risque est que la désunion des Européens ne permette finalement au Royaume-Uni d'obtenir un accord qui nuise encore plus à la cohérence de l'UE. Il est légitime que les 27 États membres défendent leurs intérêts communs, essentiels qu'ils aillent de l'avant.

    Quelles sont vos propositions pour refonder l'Europe ?

    Retrouver l'esprit qui animait les fondateurs : non pas coaliser des États mais unir des hommes. Cela passe par l'intensification des échanges humains, une autre approche de la citoyenneté mais aussi un virage dans les politiques : par exemple, la lutte contre les inégalités est primordiale pour renouer les liens effilochés de nos sociétés, en combinant mesures nationales et valeur ajoutée européenne. Vis-à-vis de l'extérieur, faire front commun permettrait d'affronter plus sereinement les grands défis que sont le réchauffement climatique, la lutte contre le terrorisme ou la régulation de l'économie globalisée, défis qui ignorent les frontières nationales.

    Comment instiller un « zeste » d'intérêt général européen au sein de la classe politique ?

    Ce n'est même pas une question d'intérêt général européen, c'est une question d'intérêt européen et national, de lucidité, de compréhension des enjeux du monde, en 2016. Les polémiques scandaleuses qui ont suivi l'attentat du 14 juillet montrent bien que le sens de l'intérêt supérieur de la nation, face à des terroristes qui ne cherchent qu'à diviser les Français, est lui aussi bien absent. La question du renouvellement d'une classe politique dépassée se pose.

    L'avenir de l'Europe est-il celui d'une construction à plusieurs vitesses et niveaux d'intégration ?

    Oui, c'est la seule solution. Le Brexit montre toutefois les limites des concessions au profit d'un seul ou d'une Union qui se ferait trop à la carte. Au lieu de conforter la position de chacun dans l'Union, les différences peuvent aussi nourrir des frustrations, donner un sentiment de discrimination que les antieuropéens exploitent sans vergogne. Ainsi la dérogation sur l'euro a été présentée au Royaume-Uni comme une discrimination ! L'équilibre est délicat à trouver.

    Que répondre aux accusations de « mauvais patriote » lorsque l'on défend une Europe plus fédérale ?

    Mieux vaut une souveraineté réelle, en prise avec le monde où l'on vit, partagée avec d'autres Européens qu'une souveraineté nationale proclamée mais largement factice. Le chantage au patriotisme est une vieille ficelle : dans le livre Goodbye Europe, j'ai repris une citation cynique de Göring : « Il est toujours très simple d'entraîner le peuple, qu'il s'agisse d'une démocratie, ou d'une dictature fasciste, d'un régime parlementaire ou d'une dictature communiste. […] Le peuple peut toujours être amené à exécuter les ordres des chefs. C'est facile. Il suffit de lui dire qu'on l'attaque et de dénoncer les pacifistes en déclarant qu'ils manquent de patriotisme et qu'ils mettent leur pays en danger. L'effet est le même dans tous les pays [1]. »

    Du reste, Schuman disait bien que « Nos États européens sont une réalité historique ; il serait psychologiquement impossible de les faire disparaître. Leur diversité est même très heureuse et nous ne voulons ni les niveler ni les égaliser » ; et ajoutait « le supranational reposera sur des assises nationales » [2].

    Pourquoi avoir appelé votre livre « Goodbye Europe » ?

    Pour faire réfléchir sur un point : est-ce le Royaume-Uni qui quitte l'UE ou d'autres, les pays fondateurs, les autres Etats membres, les peuples et notamment les Français l'ont-ils eux aussi abandonnée, tout en prétendant le contraire ? Les Britanniques nous ont tendu un miroir : s'ils se détournent c'est aussi à cause d'insuffisances avérées de l'UE et de l'incapacité des dirigeants du continent, notamment de la zone euro à assumer un projet construit et stratégique.

    Merci beaucoup pour cet entretien et pour votre action remarquable en faveur de la construction européenne. Quel message voudriez-vous transmettre à la jeunesse qui s'engage pour « une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens » ? Sommes-nous de doux rêveurs ?

    Avant la Seconde Guerre mondiale, des soi-disant réalistes ont défendu une approche nationale, l'humiliation de l'Allemagne. On sait comment cela s'est terminé. Les rêveurs sont ceux qui croient qu'ils pourraient chauffer des sentiments nationaux sans que ne reviennent les périls nationalistes.

    À ceux qui se demandent si la construction européenne a un sens, répondez-leur simplement, comme dans une publicité célèbre : what else ? Quiconque regarde le monde depuis Shanghai, Ryad ou la Californie mesure tout ce que l'Europe a à défendre comme valeurs et comme mode de vie et à quel point elle pourrait se faire distancer dans la course industrielle, technologique ou la défense des libertés. Ne laissez pas vos aînés vous piquer l'Europe ; c'est vous qui vivrez dans le monde du XXIe siècle, pas les hommes nostalgiques du XXe.

    Propos recueillis par Garance Dubarry

    « Goodbye Europe », dernier ouvrage paru de Sylvie Goulard

    Goodbye Europe, tel est le titre de l'essai salutaire de Sylvie Goulard, publié quelques semaines avant le référendum du 23 juin. Goodbye Europe !, telle aurait aussi pu être l'exclamation narquoise d'un tabloïd britannique juste après ce référendum, à la manière du « See EU later ! » publié en une par The Sun, le lendemain de la victoire du « out ». Pour l'eurodéputée, toute la question est désormais de savoir si nous allons, oui ou non, « confier aux seuls Britanniques le soin de décider, par défaut, du destin de l'Union ».

    L'issue du référendum britannique ne résout pas la question de l'avenir de l'Union européenne et de la zone euro. Certes, Sylvie Goulard prend le temps de revenir sur le « nouvel arrangement pour le Royaume-Uni » élaboré par les dirigeants européens, qu'elle dénonce au nom du droit et de la démocratie. Mais au-delà de la terrible faiblesse face au chantage britannique, le plus important est à venir : « les autres Européens doivent apporter leur réponse souverainement ». Ni régression ni statu quo, la solution consiste à aller de l'avant, à faire l'Europe, et à « la faire bien ». Sylvie Goulard choisit de défendre l'Europe sur le terrain de la nécessité, pour des Etats qui connaissent un recul relatif, de faire cause commune dans un monde d'interdépendance, d'inclusion et de mobilité croissantes. Le nationalisme virulent qui revient au sein de chacun d'eux est très loin d'être un signe de puissance. Goodbye Europe aurait d'ailleurs pu être le slogan de tout parti eurosceptique qui se respecte, réduisant une décision complexe, qui engage l'existence collective d'une communauté européenne de fait et de droit, construite au rythme du temps long, à un acte de « souveraineté » nationale.

    Face à ces défis, « refaire l'Europe » : oui, mais comment ? Pour l'eurodéputée, la clé est d'abord dans les mains des Etats et d'une classe politique nationale, qui devraient être capables de placer le projet européen au-delà des ambitions personnelles de court terme. Il est trop facile d'accuser l'Europe de tous les maux, et surtout de « ce qu'en l'état de droit elle ne peut pas faire », de « ce que les gouvernements nationaux n'ont jamais voulu qu'elle fasse ». Une nouvelle approche de l'élection présidentielle, des médias plus actifs, une limitation de l'ampleur prise par le Conseil européen au détriment des autres institutions sont autant de solutions pratiques nécessaires à l'instillation d'un « zeste » d'intérêt général européen. Car « soit l'Europe se constitue vraiment, en se réformant en profondeur, soit les Européens sortiront de l'histoire », conclut Sylvie Goulard dans ce livre courageux, qui ne cherche pas à nous convaincre par d'autres voix que celle de la raison.

    Goodbye Europe, par Sylvie Goulard. Flammarion, 2016, 136p., 12€


    [1] Gustave Gilbert, Le Journal de Nuremberg, Flammarion, 1948, p. 281-282.

    [2] Robert Schuman, Pour l'Europe, Éditions Nagel, 1963 (réédition 2010), p. 20.


  • Brexit : Sir Julian King nommé à la sécurité par Juncker, une erreur ?

    16 août, par Béatrice Chahine — Actualités, , , , ,

    Le 2 août 2016, à la suite de la démission du commissaire britannique Jonathan Hill en charge des services financiers, Jean-Claude Juncker a annoncé à Bruxelles la nomination de Sir Julian King au poste de commissaire pour l'union de la sécurité. Il y a, malgré tout, un petit détail qui fait polémique au cœur des institutions et qui est sujet de certaines plaintes. Les Britanniques, après leur vote en faveur du Brexit aurait-il droit de conserver leur siège à la Commission, ou du moins, aurait-il droit à un poste de cette importance dans le contexte actuel ?

    Le 11 juillet dernier, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, avait auditionné Julian King pour le poste. Auditionné, puis accepté par les responsables de la Commission, il reste une étape. Il faut maintenant convaincre le Parlement européen du bien-fondé de sa nomination.

    Qui est-il ? Que seraient ses devoirs en tant que commissaire ?

    Sir Julian King est un diplomate anglais qui, depuis les années 1980, a travaillé pour la couronne anglaise en Amérique latine, en Europe, au sein de l'OTAN et de l'Union, et à la Commission européenne. En 2009, il devient ambassadeur à Dublin jusqu'en 2011. Depuis le 1er février 2016, il est ambassadeur à Paris [1]. Il a donc de l'expérience dans les corps diplomatiques, comme en matière de sécurité et de défense européenne. Cela fait de lui une figure pertinente pour incarner le combat contre le terrorisme.

    L'agenda de sécurité de la Commission comprend la lutte contre la radicalisation et les activités criminelles en ligne, ainsi que le gros chantier qui consiste à établir un réseau performant entre les différentes agences de renseignement pour échanger des informations. Le but est de créer un groupe d'experts qui répondent à Dimitris Avramopoulos, commissaire des Affaires intérieures ; Violetta Bulc, commissaire des transports ; Miguel Arias Cañete, commissaire de l'énergie et Andrus Ansip, vice-président chargé du Marché numérique unique [2]. King collaborerait avec Rob Wainwright, le directeur d'Europol, et aux côtés de Gilles de Kerchove, en charge de la lutte antiterroriste au sein du Conseil européen [3]. D'après Juncker, toute décision serait prise par Avramopoulos. Julian King se préoccuperait des opérations et des dossiers avec l'avis conjoint d'Avramopoulos, ce qui met largement ce poste sous tutelle d'un proche du président de la Commission [4].

    Est-ce donc une bonne idée de confier ce poste à Julian King ? Plusieurs disent oui : Gianni Pitella, chef des Socialistes et Démocrates dans l'hémicycle, ne voulait pas que ce dossier soit géré par n'importe quel commissaire, et il pense d'ailleurs que la nomination ne posera pas de problème lors de son audition devant le Parlement européen, audition qui se déroulera cet automne. Pour Guy Verhofstadt, chef du groupe parlementaire ALDE, cette nomination est anormale à la lecture des événements du Brexit [5].

    Le 23 juin dernier, le gouvernement britannique a tenu un référendum pour déterminer si le Royaume-Uni sortait de l'Union ou y restait. 52% de la population a voté en faveur du Brexit. Depuis, David Cameron a démissionné pour être remplacé par Theresa May, qui doit s'occuper de finaliser cette affaire de Brexit. Mais l'article 50 du TFUE, qui doit enclencher la procédure de sortie, n'a pas encore été évoqué par Westminster et le 10 Downing Street. Theresa May parle même d'une sortie qui n'interviendrait pas avant 2019. Il n'y a pas eu de vote au Parlement britannique pour approuver les résultats du référendum. Pendant ce temps-là, les chefs et députés des institutions européennes réclament le départ le plus tôt possible du Royaume-Uni craignant l'hémorragie et souhaitant une ouverture des négociations rapides.

    La nomination de Sir Julian King par Juncker est légale, obligatoire selon le droit, mais n'a aucun sens. Si le Royaume-Uni a voté pour sortir de l'Union européenne, pourquoi y-a-t-il un Anglais nommé à un poste au sein d'une des trois institutions de l'Union ? Juncker laisse à penser que ces travaux sur la sécurité concernent toute l'Europe, dans un périmètre qui pourrait être plus large que l'Union. Le Royaume-Uni est un expert sur ces questions et, par conséquent, peut contribuer sérieusement au domaine de la sécurité et défense. Voilà la logique de Juncker.

    Avoir Sir Julian King au sein de l'équipe de la Commission permet de garder le Royaume-Uni en relation étroite avec la communauté des 27. Est-ce pour garder le pays proche comme dicte l'expression anglophone « Keep your friends close, your enemies closer » ? La relation entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne était déjà tendue par moments pendant ses 43 ans de participation à l'aventure européenne. Les relations après le Brexit n'ont pas encore complètement changé.

    Malgré cela les experts prévoient des mutations internes pour les Britanniques : le ralentissement probable de l'économie, des coupures de programmes à caractère social et la refonte des lois provenant de la législation européenne à l'origine, dont certains éléments commencent à ressortir depuis fin juin.

    Grâce au Brexit, le Royaume-Uni peut perdre plus d'influence sur le monde. D'après la logique du discours de la semaine dernière, une place à l'OTAN n'est apparemment pas suffisante. Dans cette affaire, la seule raison valable de cette nomination peut être celle de nouer un véritable partenariat entre l'Union européenne et le Royaume-Uni, sur des domaines ciblés, réduisant l'impact du vote. Ce partenariat délimiterait les bases du modèle suivi pour les relations après le Brexit. Cependant, les contours du partenariat restent encore flous, et l'Union ne laissera pas l'un de ses anciens membres, qui lui a porté un coup violent, profitait une nouvelle fois d'avantages sans compensations et contraintes.



  • La République tchèque : l’histoire d’une difficile unité

    12 août, par Lorène Weber — Culture & Histoire, , ,

    C'est en octobre, que la République tchèque célèbre sa fête nationale. Un État membre de l'Union européenne depuis 2004, qui n'a pas toujours connu sa stabilité politique actuelle.

    La fête nationale tchèque commémore l'indépendance de 1918 vis-à-vis de l'empire d'Autriche-Hongrie. La Tchécoslovaquie, réunissant Tchèques et Slovaques sur les territoires historiques de la Bohême, de la Moravie et de la Silésie, est alors créée en tant que république démocratique parlementaire. Mais l'indépendance et l'uni¬té ne durent que vingt ans. En 1938, le IIIe Reich allemand annexe les Sudètes, sous prétexte de « libérer » les populations germaniques de « l'oppression » tchécoslovaque. La Pologne et la Hongrie s'emparent également de certains territoires. En 1939, le président tchécoslovaque cède aux menaces de bombardement du Führer, et l'armée allemande entre dans Prague. Il ne faut alors que quelques mois pour que la Bohême et la Moravie soient proclamées « protectorats » du Reich.

    Si le pays est réunifié après la guerre, le répit est de courte durée. Avec le coup de Prague de 1948, c'est au tour des Soviétiques de s'emparer du pays et d'y imposer 40 ans de dictature. Le Printemps de Prague de 1968 parvient cependant à entamer une libéralisation du régime, sous l'impulsion d'Alexandre Dubcek, le Premier secrétaire du parti communiste tchécoslovaque, qui entend appliquer un « socialisme à visage humain ». Les staliniens sont écartés des sphères du pouvoir, les entreprises deviennent responsables de leur gestion, la liberté de la presse et la liberté de circulation sont rétablies. Mais en août de la même année, les troupes du Pacte de Varsovie entrent dans Prague et Dubcek est forcé de démissionner. Le pays est replacé sous tutelle soviétique.

    Il faut encore attendre vingt ans et la Révolution de Velours pour que la Tchécoslovaquie retrouve sa liberté. Cette révolution connaît ses prémices avec la Charte 77, manifeste publié le 1er janvier 1977 et signé par des dissidents tchécoslovaques non-violents et défenseurs des Droits de l'Homme. Parmi eux se trouve le dramaturge, philosophe et futur président de la République tchécoslovaque Vaclav Havel. La Charte 77 vise à rappeler au gouvernement ses engagements vis-à-vis des accords d'Helsinki, et à dénoncer les violations des libertés et des droits de l'Homme en Tchécoslovaquie. Si en 1979, certains signataires sont condamnés à des peines de prison, le mouvement ne s'arrête pas pour autant, et les signataires continuent de dénoncer la violation des libertés. Le mouvement connaît son apogée en 1988-1989 avec la Révolution de Velours (ainsi nommée car elle s'est faite presque sans que le sang soit versé), pendant laquelle vagues de protestation et manifestations se multiplient. L'aboutissement de cette Révolution de Velours est l'abandon du pouvoir politique par le parti communiste et l'indépendance retrouvée de la Tchécoslovaquie. Des élections libres sont organisées et largement remportées par Vaclav Havel, qui devient président de la République fédérale tchèque et slovaque.

    Mais une fois encore, l'unité est de courte durée. En juillet 1992, en raison des spécificités culturelles et des sentiments nationalistes des Tchèques d'un côté et des Slovaques de l'autre, la Tchécoslovaquie se scinde démocratiquement en deux États souverains. La séparation est effective le 31 décembre 1992, et se fait sans heurts ni conflits (ce qui sera salué par l'ONU) : on parle parfois de « Partition de Velours ». Vaclav Havel est alors élu premier président de la République tchèque. La République tchèque commence alors véritablement son intégration européenne. Elle adhère au Conseil de l'Europe dès 1993, à l'OTAN en 1999, elle rejoint l'Union européenne en 2004 et intègre l'espace Schengen en 2007.

    La République tchèque reste tout de même attachée à son histoire commune avec la Slovaquie, ce pourquoi sa fête nationale commémore l'indépendance du 28 octobre 1918, tandis que la Slovaquie commémore l'indépendance résultant de la partition du 1er janvier 1993.

    Cet article est issu de notre édition bordelaise, le Taurillon dans l'Arène.



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